Les kilos et la mort

Les médias donnent un large écho à une analyse compilant les résultats de 97 études sur le lien entre la corpulence et la mortalité1. Une des conclusions est que le surpoids est associé à une réduction du risque de mortalité et qu’une obésité « modérée » n’augmente pas le risque de mortalité.

Une première explication est que la catégorisation de la corpulence (le fameux Body Mass Index) doit être revue et corrigée. Nos collègues lausannois l’avaient déjà suggéré, en lien avec le risque cardio-vasculaire2.

Une deuxième explication (qui n’exclut pas la première) est que des tas de gens minces vivent de manière très dangereuse, fument, boivent, roulent trop vite en voiture, vivent dans une région très polluée, suivent des régimes amaigrissants déséquilibrés qui les fragilisent (ou peut-être même les dépriment jusqu’à les pousser au suicide ?). Bref.
Et, à l’inverse, beaucoup de personnes en surpoids vivent très sainement, font de l’activité physique régulièrement, mangent beaucoup, de tout, et couvrent ainsi parfaitement leurs besoins nutritionnels.

Je me suis demandée ce que les gens (vous, vos voisins, vos parents, vos collègues, les gens, quoi) se sont dit en lisant ce pseudo-scoop: « Super, je vais prendre du poids, cela ne va pas augmenter mon risque de mortalité » ou « Moi, je préfère rester mince, même si je dois mourir un peu plus jeune » ? Je me suis demandée aussi pourquoi c’est cette info-là qui a été reprise partout dans les médias (et pas celle concernant la consommation de graisses saturée et l’infertilité masculine, par exemple3), sachant que le lien que les gens entretiennent avec leur corpulence n’a pas grand-chose à voir avec leur risque de mortalité.

En vérité, les journalistes ont fourni des munitions pour lutter contre la stigmatisation dont font l’objet des personnes en surpoids : au fond, pour que ces chiffres soient utiles à la population, il faudrait les brandir à chaque fois qu’une compagnie d’assurance refuse une complémentaire à une personne en surpoids, à chaque fois qu’un job est donné aux candidat-e-s les plus mince, à chaque fois qu’un médecin félicite ses patient-e-s d’avoir maigri alors que la dénutrition démolit leur santé.

(Et pendant ce temps, en Syrie, le carnage continue et les gens meurent indépendamment de leur corpulence.)

Oui je sais, ça n’a rien à voir. Bonne année quand même, les Gens!

1Katherine M. Flegal et al. Association of all-cause mortality with overweight and obesity using standard body mass index categories. A systematic review and meta-analysis. JAMA. 2013;309:71-82.

2 Wietlisbach et al. The relation of body mass index and abdominal adiposity with dyslipidemia in 27 general populations of the WHO MONICA Project. Nutr Metab Cardiovasc Dis. 2011 Dec 30.

3Tina K Jensen et al. High dietary intake of saturated fat is associated with reduced semen quality among 701 young Danish men from the general population. Am J Clin Nutr. 2012 Dec 26.

Ne “sur-compensez” pas l’activité physique!

Parmi mes posts, « L’effort coupe-faim » est un devenu un vrai hit parmi les sportif-ve-s. Une étude récente est venue confirmer que ce phénomène est également présent chez les non-sportifs en excès de poids.

Frédéric n’avait pas besoin d’une étude pour s’en rendre compte. En lutte avec son poids depuis des années, il a introduit progressivement des séances de fitness dans son mode de vie. Un parcours « cardio » d’une heure, 3 fois par semaine. Il est confiant dans la persistance de son effort, la salle se trouve dans le même immeuble que son bureau ! Lors de notre dernière entrevue, il me faisait part, tout surpris, de l’absence de faim, alors qu’en toute logique il s’attendait plutôt à une augmentation spontanée de ses portions.

Et c’est bien là que réside le danger lors d’augmentation de l’activité physique, en particulier pour celles et ceux qui bougent pour perdre du poids ; la déception risque d’être grande s’ils (ré)compensent leur effort par une collation ou un dessert supplémentaire… Ceci pourrait expliquer, en partie du moins, la résistance à la perte de poids, même en cas d’activité physique persistante. La plupart des études qui se sont intéressées à la question montrent une faible corrélation entre la faim et la réelle consommation alimentaire. Nous le savons bien : nous servons nos portions par habitude, avons tendance à finir notre assiette et lorsque nous mangeons à l’extérieur notre portion est identique à celle des autres, indépendamment de nos besoins.

Le remède pour les personnes en excès de poids? Après le sport, éviter les récompenses alimentaires, et rester connecté à son estomac. La récompense des nouveaux actifs, c’est d’être sous l’influence des hormones coupe-faim grâce à l’exercice en aérobie, et d’ainsi mieux ressentir la sensation de satiété.

Guelfi KJ. Metabolism 2012. Beneficial effects of 12 weeks of aerobic compared with resistance exercise training on perceived appetite in previously sedentary overweight and obese men.

Des nounours sur la ligne de départ

Lorsque mes pratiques de cycliste amatrice rejoignent celles des pros, je me sens étrangement fière, un peu comme si cela me rapprochait de ce monde de guerrier-ère-s. A fortiori lorsqu’il s’agit d’une habitude intime, quasi honteuse, et en ce qui me concerne très régressive.

Je veux parler des nounours. Ceux de la ligne de départ. Pas les ours en peluche qui nous protègent des monstres lorsque nous sommes petits. Ceux dont je veux parler sont en gomme, et mastiquer leur texture caoutchouteuse contribue à la concentration avant un départ de course. En prime, ils permettent de remplacer le sucre puisé dans nos réservoirs musculaires pendant l’échauffement.

Ce que nous sommes peu nombreux-ses à savoir, c’est que le nounours est un pionnier du ravitaillement sportif ! Dans les années 1920, après avoir constaté que les concentrations de glucose musculaire étaient très faibles après un marathon*, des chercheurs recommandèrent aux participants du Marathon de Boston de 1924 de consommer des glucides durant la course. Et les glucides étaient véhiculés par… des bonbons ! Bien que la méthodologie de l’époque ne passerait pas la rampe aujourd’hui, ce travail a posé les fondements du ravitaillement en hydrates de carbone durant l’effort pour améliorer la performance.

On est loin des gels high-tech, dont la composition tient compte de la capacité d’absorption de l’organisme ; mais qui n’offrent aucun réconfort psychologique au moment de prendre le départ. Au contraire des petits nounours…

* Levine et al. JAMA 1924, 82 :1778-9

Boissons de ravito: avaler, ou pas ?

Le sucre est un dopant naturel (et pour l’instant légal) et son pouvoir sur le cerveau fait régulièrement le thème d’articles scientifiques ou de vulgarisation. L’info n’est pas nouvelle mais l’histoire mérite d’être racontée (et Asker Jeukendrup, le principal instigateur des études à ce sujet, le fait avec excellence sur le site de Peak Performance).

La plupart des sportifs appliquent la recommandation de consommation de 60 g d’hydrates de carbone par heure d’effort (on peut grimper à 90g/heure lors de très longues durées, à condition de varier les sources). Ceci permet de prévenir l’hypoglycémie et de maintenir des taux élevés d’oxydation. Autrement dit, de remplacer le carburant utilisé par les muscles tout en encourageant l’organisme à tourner à plein régime.

Aussi, lorsque des chercheurs mirent en évidence qu’un apport de sucre avait un impact favorable même lors d’un exercice bref (un contre-la-montre de 40 km sur vélo ergométrique), ils sont restés perplexes1. L’explication n’était pas à chercher du côté de l’hypoglycémie, puisque l’organisme n’aurait pas le temps d’absorber, de transporter et d’utiliser les sucres consommés avant la fin de l’effort. Pour en avoir le cœur net, des cyclistes ont été perfusés pendant l’effort : la moitié d’entre eux avec une solution sucrée, les autres avec un placebo (solution saline)2. Malgré une grande différence de concentration de sucre dans le muscle, la performance était identique dans les 2 groupes ! Ce n’était donc pas une question de carburant.

Si vous avez déjà été au bord de l’épuisement et observé l’effet instantané de la consommation d’un produit sucré (bien avant qu’il soit digéré) vous savez que l’explication est à rechercher dans le cerveau.

Nouvelle étude avec des cyclistes prêts à se faire mal sur 40 km virtuels (les besoins du protocole imposent toujours le vélo ergométrique). Cette fois, il leur est demandé de se rincer la bouche durant 5 secondes avec une solution sucrée, sans en avaler une seule goutte, et de la recracher. La subtilité était l’utilisation d’une maltodextrine sans goût sucré. Eureka : ceux qui s’étaient rincé la bouche avec la solution de maltodextrine gagnaient une minute par rapport à ceux qui s’étaient rincés la bouche à l’eau3. La seule présence de molécules d’hydrates de carbone dans la bouche serait donc suffisante pour réduire la perception de l’effort au niveau du cerveau.

La confirmation de cette hypothèse est arrivée avec une étude scannant le cerveau de sujets en train d’avaler ou non une solution sucrée4. La présence en bouche de molécules d’hydrates de carbone (avec ou sans goût sucré) suffisait à activer certaines zones du cerveau liées au plaisir et au contrôle moteur. Le cerveau semble anticiper l’arrivée de carburant dès que celui-ci pénètre dans la bouche. En revanche, un liquide au goût sucré mais édulcoré de manière artificielle  n’a aucun effet.

En conclusion, pour un effort d’environ 30 minutes… ce n’est même pas la peine d’avaler !

1 Jeukendrup et al. Int J Sports med 1997;18:125-9.

2 Carter et al. Med Sci Sports Exerc 2004;36:1543-50.

3 Carter et al. Med Sci Sports Exerc 2004;36:2107-11.

4 Chambers et al. J Physiol 2009;587:1779-94.

Dormir, c’est (sur)vivre !

Les cyclistes amateurs, des débutant-e-s aux expert-e-s, dissertent des heures sur leur entraînement ; il s’agit de dénombrer les heures passées sur la selle ou en salle de sport ; scruter les watts développés et les kilomètres parcourus ; disséquer l’intensité et le type d’effort de leurs séances. Mais peu sont enclin-e-s à parler de leur récupération. En fait, une idée communément admise est qu’en dessous de 20 heures d’entraînement par semaine, nous serions à l’abri du surentraînement. Que seul-e-s les professionnel-le-s, qui s’infligent des charges et des intensités d’entraînement apparemment surhumaines, courent ce risque.

Alors que nous autres qui jonglons avec de multiples vies sommes justement particulièrement guetté-e-s par ce trouble qui affecte gravement la santé et la performance. Jeukendrup, chercheur dans le domaine de la nutrition sportive, a beaucoup écrit sur la question. Il rappelle que les facteurs de risque du « surentraînement » ne sont souvent pas en lien avec l’entraînement : apports énergétiques insuffisants, consommation d’hydrates de carbone inadéquate, déshydratation, alimentation déséquilibrée, chaleur, décalage horaire, (petites) infections, monotonie dans l’entraînement, et stress !

En lisant cette liste, je pense à mes potes d’entraînement qui travaillent souvent de nuit, aux personnes qui jonglent avec boulot, famille, amis et sport, à celles qui mangent au vol, ou au restaurant, à celles qui se retrouvent devant le frigo vide parce qu’entre faire les courses et s’entraîner le choix est vite fait… à la grande majorité des sportif-ve-s, donc !

« Dormir, c’est mourir un peu » est une citation (de qui ? je ne sais plus)  imprimée dans bien des têtes. En voilà une bêtise ! Dormons joyeusement, récupérons de nos vies à grande vitesse, réhabilitons la sieste et intégrons les heures d’oreiller dans nos plans d’entraînement !

PS Pour plus de lecture sur l’impact du sommeil (ou de son manque) sur la performance, je recommande les 3 derniers numéros de Sport et vie, en particulier le N°130.

Tou.te.s végétarien.ne.s demain ?

Plus de doute, la consommation de viande rouge est très clairement associée à une augmentation de la mortalité. Devenons végétarien-ne-s, conclut Dean Ornish dans son éditorial1 qui accompagne la publication d’une gigantesque étude à ce sujet2. Des résultats corroborés par EPIC, une grande enquête européenne sur l’alimentation et les maladies chroniques3.

Manger moins de viande rouge réduirait donc la mortalité. Mais surtout, manger plus de légumineuses, d’oléagineux, de céréales complètes, de poisson et de volaille a le même effet. Il ne s’agit donc pas d’exclure, mais de remplacer certains aliments par d’autres.

Ornish rappelle également que la « culture » de la viande génère énormément de gaz à effet de serre (plus que les transports selon sa source4), que les troupeaux occupent un tiers des terres de la planète et que 70% de la forêt amazonienne a été transformée en pâturages. Une part importante des céréales cultivées (40% de la production mondiale, selon Ornish) est utilisée pour nourrir les animaux qui finiront dans notre assiette, ça fait beaucoup de ressources (l’équivalent de 43’000 litres d’eau par kilo de viande) alors que la moitié de la population mondiale est malnutrie.

Le temps des vaches sacrées semble donc bien révolu, si ce n’est que la viande procure aussi du plaisir… Une raison suffisante pour promouvoir le végétarisme… à temps partiel !

1 Ornish. Arch Intern Med. 2012;172(7):563-564.
2 Pan et al. Arch Intern Med. 2012;172(7):555-563.
3 Ford et al. Arch Intern Med. 2009;169(15):1355-1362.
4 Steinfeld et al. Food and agriculture organization of the United Nations. 2006.

Mythologie des allergies alimentaires

Merci à Prof Denise-Anne Moneret Vautrin de l’Université de Nancy pour sa conférence d’une grande clarté lors du congrès de l’OCHA, dont je me suis largement inspirée pour ce post !

1er mythe : Les allergies alimentaires sont de plus en plus fréquentes.
Tout le monde en parle, 30% de la population américaine se croit allergique (NYTimes, Mai 2010), mais la proportion d’individus affectés par une allergie alimentaire est stable : 3.4% en France (je n’ai pas trouvé de chiffres récents pour la Suisse, mais ça doit être pareil), entre 2 et 5% aux Etats Unis. Il existe toutefois des allergies « émergentes » dont la prévalence a augmenté au cours des dernières années : l’allergie aux noix de cajou par exemple, ou autres fruits à coque tels que les cacahuètes. Par ailleurs, bien que la prévalence globale des allergies alimentaires reste stable, les formes sévères sont plus fréquentes.

2ème mythe : La maladie coeliaque est une allergie à la farine de blé.
La maladie coeliaque n’est pas une allergie. Il s’agit certes d’une hypersensibilité alimentaire de mécanisme immunologique, mais la comparaison s’arrête là. L’allergie à la farine de blé existe aussi, mais elle est très rare et se guérit heureusement chez les enfants.

3ème mythe : L’allergie alimentaire est facile à diagnostiquer.
Ce mythe est véhiculé par la disponibilité de tests immunologiques, notamment via internet. Ceux-ci ne servent à rien (sauf à enrichir ceux qui ont font le commerce), puisqu’ils mesurent les anticorps IgG (pour immunoglobulines G): ceux-ci font partie de notre système de tolérance (c’est-à-dire le concept inverse des allergies).
La réponse allergique se mesure par le dosage des IgE après exposition à un allergène et des tests allergologiques complexes permettent de déterminer un profil de sensibilisation croisée pour chaque individu.
Les IgG, eux, augmentent de manière physiologique : par exemple, plus on mange de farine de blé, plus les IgG augmentent, ce qui est simplement un signe de la bonne santé du système de protection de l’organisme et n’a rien à voir avec une allergie !

4ème mythe : Lors d’allergie au lait de vache il faut consommer du lait de chèvre.
Les personnes allergiques aux protéines du lait de vache peuvent être sujettes à des réactions sévères lors de consommation de lait de chèvre ou de brebis en raison d’une forte réactivité croisée.

5ème mythe : Le lait de soja remplace le lait de vache.
Le lait de soja n’est pas du lait. Il s’agit plutôt d’un « jus » végétal, qui ne contient pas de calcium (ou très peu). Remplacer le lait par du jus de soja revient à s’exposer potentiellement à des carences nutritionnelles.

6ème mythe : En cas d’allergie, le régime d’éviction doit se poursuivre toute la vie.
Précisons tout d’abord que la liste des aliments à éviter doit être basée sur le profil de sensibilisation croisée élaboré suite aux tests allergologiques. Le régime est très individualisé, et nécessite une aide professionnelle par un-e diététicien-ne expérimenté-e dans le domaine, tant pour éviter les accidents que les carences nutritionnelles. Dans de nombreux cas, la réintroduction progressive de certains aliments peut s’envisager, ce qui améliore considérablement la qualité de vie des patients.

7ème mythe : Avec les aliments « bio », aucun risque d’allergie.
L’allergie alimentaire est une réponse à la présence d’une protéine présente naturellement dans l’aliment, non aux pesticides. L’intolérance à certains additifs n’est d’ailleurs pas une allergie. Dans de rares cas, une consommation très excessive de benzoate de sodium (un conservateur, E211) a été associée à une hyperactivité et déficit de l’attention.

8ème mythe : L’autisme nécessite un régime sans gluten ni caséine.
La palme de la mythologie : entrez « autisme et allergie » dans Google, vous obtiendrez environ 1’290’000 résultats; dans Pubmed en revanche (la base de données de la recherche biomédicale) on obtient 151 résultats, dont 35 articles de recherche depuis 1978. Selon les critères de la recherche fondée sur des preuves, il n’y a à ce jour pas d’évidence que ces régimes d’éviction soient recommandés lors d’autisme. Le mythe s’appuie peut-être sur le fait que de nombreux enfants autistes mangent très peu de fruits et légumes, et par conséquent beaucoup de féculents et laitages. Ces relativement grandes quantités d’amidon et de lactose peuvent augmenter la fermentation intestinale et provoquer des douleurs intestinales donc augmenter l’agitation. En l’état actuel des connaissances scientifiques : favoriser l’équilibre alimentaire oui, suivre un régime sans lait et sans gluten non.

Pour terminer, une vérité : le soja doit être évité avant l’âge de 3 ans, d’une part en raison de son contenu important en phyto-oestrogènes, d’autre part parce qu’il augmente le risque d’allergie aux arachides. Et ça, ce n’est pas un mythe.

Le site du Cercle d’Investigations Cliniques et Biologiques en Allergologie Alimentaire
www.cicbaa.org

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