Archive for the ‘ Régimes ’ Category

Régimes amaigrissants: enfin la solution?

Un récent communiqué de presse annonce la grande nouvelle : le remède contre l’obésité est là ! « PronoKal Group®, leader mondial dans les régimes protéinés, publie après deux ans de recherches une étude imparable ». Et en effet, il semble bien qu’après deux ans la perte de poids soit plus importante dans le groupe « Pronokal® » que dans le groupe « Régime hypocalorique classique ». Super ! Peut-on enfin aider durablement les personnes qui luttent contre leur surpoids ?

A première vue, l’étude a tout pour plaire : des patients d’une consultation hospitalière d’obésité sont tirés au sort afin de recevoir, au hasard, le nouveau traitement ou le traitement « standard » et sont suivis deux ans pour savoir comment ils évoluent.

Mais à y regarder de plus près, tant la manière de poser la question de recherche que de mener le projet ont biaisé l’étude dès le départ.

Des pneus dégonflés

Ainsi, les auteurs affirment qu’ils voulaient tester l’efficacité d’un régime cétogène (pauvre en glucides et riche en protéines) sur la perte de poids. On s’attend donc à une question de recherche du style : un régime cétogène est-il plus efficace qu’un régime équilibré pour perdre du poids, lorsque les autres facteurs qui influencent le poids sont identiques dans les deux groupes ? Cette deuxième partie de la question est primordiale, car sinon il est impossible de s’assurer que c’est bien le régime qui est responsable du résultat observé.

Or, ce n’est absolument pas ce qui s’est passé : dans un groupe, les patients recevaient des conseils et des recommandations, point barre. Alors que dans l’autre, ils recevaient des conseils et des recommandations, mais aussi les portions exactes de substituts de repas qui apportaient pile-poil les calories et les nutriments qui leur étaient permis. Devinez lequel des deux groupes testait la méthode PronoKal®…et devinez lequel a perdu le plus de poids !

En principe, tout aurait du être mis en œuvre pour que les patients, quel que soit leur groupe, respectent bien le protocole et consomment exactement ce qui correspondait à leur régime. Tous auraient donc du recevoir leurs repas, que ce soit sous forme de substitut ou non ! Imaginez un peu la difficulté de modifier ses habitudes alimentaires, c’est à dire aussi sa manière de faire ses achats et de cuisiner, par rapport à ouvrir un sachet et en consommer le contenu ! Les auteurs ont donc comparé la perte de poids de patient-e-s qui recevaient leurs repas (sous forme de substituts, mais quand même des repas), avec la perte de poids de patient-e-s qui devaient se débrouiller par eux-mêmes pour suivre les conseils prodigués.

C’est un peu comme si dans une course cycliste la moitié des vélos ont les pneus mal gonflés, l’effort à fournir pour avancer n’est pas similaire!

Mais ce n’est pas tout.

Dans un groupe, le régime « hypocalorique équilibré » apportait 1’400 à 1’800 kcal, ce qui représentait une réduction de 10% des besoins. Ça permet, théoriquement, une perte de poids lente et modérée. Dans l’autre groupe, le régime PronoKal® apportait 600 à 800 kcal par jour. Soit moins de la moitié ! A votre avis, dans quel groupe observait-on la plus grande perte de poids ?

Tricycle contre vélo de compétition

En vérité, c’est comme si les chercheurs avaient posé la question suivante : Entre un régime qui réduit un peu les apports énergétiques mais qu’il faut suivre en se débrouillant par soi-même et un régime qui diminue les apports de manière drastique et dans lequel les repas sont fournis, lequel permet la plus grande perte de poids ?

Ce qui revient à comparer la performance d’un tricycle et d’un vélo de contre-la-montre… pas besoin de faire une étude compliquée pour connaître le résultat.

Il y a plein d’autres problèmes, dans cette étude. Par exemple, 43% des patients ont abandonné, donc les résultats concernent, au final, seulement 45 personnes (un peu plus d’une vingtaine par groupe). Autre exemple, la durée : au bout de six mois, les personnes sous régime PronoKal® avaient perdu 23% de leur poids initial, alors que les personnes sous régime hypocalorique équilibré (qui je le rappelle, apportait plus du double de calories) en avait perdu 8%. Au bout de 18 mois, le groupe PronoKal® (qui avait réintroduit des aliments normaux, sous surveillance médicale) avait repris 8kg, alors que l’autre groupe avait stabilisé sa perte de 8% de poids. Après deux ans, l’écart entre les groupes s’était encore réduit mais… Oh ! Voici la fin de l’étude et on ne saura pas ce qu’il adviendra ensuite… comme c’est pratique pour les auteurs. Et comme c’est triste pour les patient-e-s.

Car, hélas pour les personnes qui souffrent d’obésité, la solution n’est pas encore arrivée. J’ai du déchanter, et j’ai revu à la baisse mon évaluation de la revue « Endocrine » qui a accepté de publier cette pseudo-étude.

Et surtout, je ne peux que dissuader quiconque voudrait dépenser ne serait-ce qu’un centime pour cette méthode, dont les promoteurs vantent les mérites d’une manière mensongère.

 

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Les kilos et la mort

Les médias donnent un large écho à une analyse compilant les résultats de 97 études sur le lien entre la corpulence et la mortalité1. Une des conclusions est que le surpoids est associé à une réduction du risque de mortalité et qu’une obésité « modérée » n’augmente pas le risque de mortalité.

Une première explication est que la catégorisation de la corpulence (le fameux Body Mass Index) doit être revue et corrigée. Nos collègues lausannois l’avaient déjà suggéré, en lien avec le risque cardio-vasculaire2.

Une deuxième explication (qui n’exclut pas la première) est que des tas de gens minces vivent de manière très dangereuse, fument, boivent, roulent trop vite en voiture, vivent dans une région très polluée, suivent des régimes amaigrissants déséquilibrés qui les fragilisent (ou peut-être même les dépriment jusqu’à les pousser au suicide ?). Bref.
Et, à l’inverse, beaucoup de personnes en surpoids vivent très sainement, font de l’activité physique régulièrement, mangent beaucoup, de tout, et couvrent ainsi parfaitement leurs besoins nutritionnels.

Je me suis demandée ce que les gens (vous, vos voisins, vos parents, vos collègues, les gens, quoi) se sont dit en lisant ce pseudo-scoop: « Super, je vais prendre du poids, cela ne va pas augmenter mon risque de mortalité » ou « Moi, je préfère rester mince, même si je dois mourir un peu plus jeune » ? Je me suis demandée aussi pourquoi c’est cette info-là qui a été reprise partout dans les médias (et pas celle concernant la consommation de graisses saturée et l’infertilité masculine, par exemple3), sachant que le lien que les gens entretiennent avec leur corpulence n’a pas grand-chose à voir avec leur risque de mortalité.

En vérité, les journalistes ont fourni des munitions pour lutter contre la stigmatisation dont font l’objet des personnes en surpoids : au fond, pour que ces chiffres soient utiles à la population, il faudrait les brandir à chaque fois qu’une compagnie d’assurance refuse une complémentaire à une personne en surpoids, à chaque fois qu’un job est donné aux candidat-e-s les plus mince, à chaque fois qu’un médecin félicite ses patient-e-s d’avoir maigri alors que la dénutrition démolit leur santé.

(Et pendant ce temps, en Syrie, le carnage continue et les gens meurent indépendamment de leur corpulence.)

Oui je sais, ça n’a rien à voir. Bonne année quand même, les Gens!

1Katherine M. Flegal et al. Association of all-cause mortality with overweight and obesity using standard body mass index categories. A systematic review and meta-analysis. JAMA. 2013;309:71-82.

2 Wietlisbach et al. The relation of body mass index and abdominal adiposity with dyslipidemia in 27 general populations of the WHO MONICA Project. Nutr Metab Cardiovasc Dis. 2011 Dec 30.

3Tina K Jensen et al. High dietary intake of saturated fat is associated with reduced semen quality among 701 young Danish men from the general population. Am J Clin Nutr. 2012 Dec 26.

Mythologie des allergies alimentaires

Merci à Prof Denise-Anne Moneret Vautrin de l’Université de Nancy pour sa conférence d’une grande clarté lors du congrès de l’OCHA, dont je me suis largement inspirée pour ce post !

1er mythe : Les allergies alimentaires sont de plus en plus fréquentes.
Tout le monde en parle, 30% de la population américaine se croit allergique (NYTimes, Mai 2010), mais la proportion d’individus affectés par une allergie alimentaire est stable : 3.4% en France (je n’ai pas trouvé de chiffres récents pour la Suisse, mais ça doit être pareil), entre 2 et 5% aux Etats Unis. Il existe toutefois des allergies « émergentes » dont la prévalence a augmenté au cours des dernières années : l’allergie aux noix de cajou par exemple, ou autres fruits à coque tels que les cacahuètes. Par ailleurs, bien que la prévalence globale des allergies alimentaires reste stable, les formes sévères sont plus fréquentes.

2ème mythe : La maladie coeliaque est une allergie à la farine de blé.
La maladie coeliaque n’est pas une allergie. Il s’agit certes d’une hypersensibilité alimentaire de mécanisme immunologique, mais la comparaison s’arrête là. L’allergie à la farine de blé existe aussi, mais elle est très rare et se guérit heureusement chez les enfants.

3ème mythe : L’allergie alimentaire est facile à diagnostiquer.
Ce mythe est véhiculé par la disponibilité de tests immunologiques, notamment via internet. Ceux-ci ne servent à rien (sauf à enrichir ceux qui ont font le commerce), puisqu’ils mesurent les anticorps IgG (pour immunoglobulines G): ceux-ci font partie de notre système de tolérance (c’est-à-dire le concept inverse des allergies).
La réponse allergique se mesure par le dosage des IgE après exposition à un allergène et des tests allergologiques complexes permettent de déterminer un profil de sensibilisation croisée pour chaque individu.
Les IgG, eux, augmentent de manière physiologique : par exemple, plus on mange de farine de blé, plus les IgG augmentent, ce qui est simplement un signe de la bonne santé du système de protection de l’organisme et n’a rien à voir avec une allergie !

4ème mythe : Lors d’allergie au lait de vache il faut consommer du lait de chèvre.
Les personnes allergiques aux protéines du lait de vache peuvent être sujettes à des réactions sévères lors de consommation de lait de chèvre ou de brebis en raison d’une forte réactivité croisée.

5ème mythe : Le lait de soja remplace le lait de vache.
Le lait de soja n’est pas du lait. Il s’agit plutôt d’un « jus » végétal, qui ne contient pas de calcium (ou très peu). Remplacer le lait par du jus de soja revient à s’exposer potentiellement à des carences nutritionnelles.

6ème mythe : En cas d’allergie, le régime d’éviction doit se poursuivre toute la vie.
Précisons tout d’abord que la liste des aliments à éviter doit être basée sur le profil de sensibilisation croisée élaboré suite aux tests allergologiques. Le régime est très individualisé, et nécessite une aide professionnelle par un-e diététicien-ne expérimenté-e dans le domaine, tant pour éviter les accidents que les carences nutritionnelles. Dans de nombreux cas, la réintroduction progressive de certains aliments peut s’envisager, ce qui améliore considérablement la qualité de vie des patients.

7ème mythe : Avec les aliments « bio », aucun risque d’allergie.
L’allergie alimentaire est une réponse à la présence d’une protéine présente naturellement dans l’aliment, non aux pesticides. L’intolérance à certains additifs n’est d’ailleurs pas une allergie. Dans de rares cas, une consommation très excessive de benzoate de sodium (un conservateur, E211) a été associée à une hyperactivité et déficit de l’attention.

8ème mythe : L’autisme nécessite un régime sans gluten ni caséine.
La palme de la mythologie : entrez « autisme et allergie » dans Google, vous obtiendrez environ 1’290’000 résultats; dans Pubmed en revanche (la base de données de la recherche biomédicale) on obtient 151 résultats, dont 35 articles de recherche depuis 1978. Selon les critères de la recherche fondée sur des preuves, il n’y a à ce jour pas d’évidence que ces régimes d’éviction soient recommandés lors d’autisme. Le mythe s’appuie peut-être sur le fait que de nombreux enfants autistes mangent très peu de fruits et légumes, et par conséquent beaucoup de féculents et laitages. Ces relativement grandes quantités d’amidon et de lactose peuvent augmenter la fermentation intestinale et provoquer des douleurs intestinales donc augmenter l’agitation. En l’état actuel des connaissances scientifiques : favoriser l’équilibre alimentaire oui, suivre un régime sans lait et sans gluten non.

Pour terminer, une vérité : le soja doit être évité avant l’âge de 3 ans, d’une part en raison de son contenu important en phyto-oestrogènes, d’autre part parce qu’il augmente le risque d’allergie aux arachides. Et ça, ce n’est pas un mythe.

Le site du Cercle d’Investigations Cliniques et Biologiques en Allergologie Alimentaire
www.cicbaa.org

On en parle : l’orthorexie

L’orthorexie était au sommaire du dernier colloque de l’OCHA. Le terme, contraction de « orthos » : droit, juste, et de « orexis » : l’appétit, définit un comportement obsessionnel lié à la quête d’une perfection alimentaire. Le phénomène de l’orthorexie a fait l’objet d’un certain « buzz » que je croyais essoufflé, à l’instar de ce journaliste qui me demandait s’il s’agissait d’un vrai problème ou d’une mode. J’ai invité Tristan Fournier, sociologue, à se joindre à moi pour y répondre au travers de ce post.

La réponse dépend beaucoup du point de vue que l’on adopte. Steven Bratman, médecin adepte de thérapies alternatives, est le « découvreur » de l’orthorexie. Son livre « Health food junkies », publié en 2004, a donné une visibilité à ce qu’il définit comme une « obsession malsaine ». Bratman établit des parallèles avec les troubles du comportement alimentaire et propose un test de dépistage. Il est resté assez seul dans sa quête de légitimité : de rares études ont tenté de définir le phénomène et de valider des outils de mesure, mais pour l’heure, l’orthorexie n’est pas considérée comme une pathologie.

Les rares publications scientifiques indiquent que l’orthorexie semble être la manifestation d’un trouble anxieux. Les patients interrogés dans l’étude de Rangel et al.1 se disent dépassés et perdus face aux recommandations nutritionnelles, et manifestent une grande anxiété quant aux choix à opérer pour manger sainement. Les résultats de Donini et al.2 indiquent également un sentiment de peur important chez les « orthorexiques ».

Les orthorexiques (auto-proclamés) eux-mêmes semblent assez divisés. L’enquête sociologique3 présentée à l’OCHA a identifié deux « camps »: ceux qui se revendiquent comme malades et souffrent intensément de leur trouble, et les autres. Les premiers démontrent des troubles obsessionnels et anxieux, voire des caractéristiques proches de l’anorexie mentale. Les seconds, fiers et convaincus de la justesse de leurs comportements et choix alimentaires, manifestent une grande rigidité quant à l’application de leurs règles diététiques, ce qui les coupe souvent de la commensalité.

Certains se hâtent de juger cette absence de convivialité comme malsaine et nous nous demandons pourquoi. Est-ce réellement une maladie que de préférer manger seul-e afin de choisir, en toute autonomie, la qualité et la quantité des aliments ? Faut-il nécessairement voir de l’égoïsme ou même l’expression d’une déviance dans la décision d’échapper à la pression sociale de manger comme les autres et autant que les autres ? Cela constitue-t-il un risque (autre que moral) ou est-ce simplement la réponse à la “nutritionnalisation” de l’alimentation amorcée depuis plusieurs décennies ? Est-ce donc si grave de manger seul ?

Nous n’avons pas de réponse définitive. Mais nous ne pouvons nous empêcher de penser que l’orthorexie, la vraie, celle qui fait souffrir, est un symptôme d’un trouble anxieux qui peut-être traité. Nous sommes très perplexes quant à l’étiquetage vaguement moralisateur qui est donné aux personnes soucieuses de leur santé. Si l’acte alimentaire est indiscutablement impliqué dans un nombre important de mécanismes sociaux (création et entretien des liens sociaux, construction et affirmation des identités culturelles par exemple), les liens entre commensalité et santé restent ambivalents d’un point de vue strictement nutritionnel4,5.

Force est de constater qu’il est parfois extrêmement difficile d’appliquer les recommandations nutritionnelles lors de partages alimentaires. Qui n’a jamais regretté de ne pas avoir amené un casse-croûte dans certaines réunions, lorsque le choix se restreint à viennoiserie ou viennoiserie ? Doit-on pour autant être catégorisé d’orthorexique? Il serait utile d’apprendre à distinguer ce qui relève de l’orthorexie de ce qui n’en relève pas, et surtout de mesurer scientifiquement les effets sociaux et nutritionnels de la commensalité ou de son absence.

1Appetite 2011; 58:124-132. Diet and anxiety. An exploration into the Orthorexic Society.

2Eat Weight Disord 2004;9:151-7. Orthorexia nervosa: a preliminary study with a proposal for diagnosis and an attempt to measure the dimension of the phenomenon.

3Camille Adamiec, Université de Strasbourg. L’orthorexie: quand manger sain devient une obsession.

4Sobal J, Nelson M.K. Appetite 2003:41:181-190. Commensal eating patterns: A community study.

5Fournier T. Sciences sociales et santé 2012 (in press). Suivre ou s’écarter de la prescription diététique. Les effets du “manger ensemble” et du “vivre ensemble” chez des personnes hypercholestérolémiques en France.

Tout frais de Paris

Il est de ces situations professionnelles qui me mettent en joie. Le congrès 2012 de l’OCHA (Observatoire Cniel des Habitudes Alimentaires) qui vient de se tenir à Paris est de celles-là.

L’eau à la bouche. Le lieu, mythique, l’Institut Pasteur. Le temps, maussade, qui nous invite à nous lover dans les fauteuils et à ouvrir les oreilles. Le programme, varié, mêlant sciences humaines et biomédicales. La promesse de se laisser ravir par quelques orateurs de renom, et l’espoir d’être « déçue en bien » par les autres.

Menu de choix
C’est avec délectation que j’écoute Jean-Louis Bresson, pédiatre à Necker, Paris. Avec brio mais sans esbroufe, il démontre point par point que les régimes contre l’autisme ne reposent sur aucun argument solide. J’y reviendrai dans un prochain post.

Je bois du petit lait à l’écoute de Jean-Michel Lecerf, chef du service de nutrition de l’Institut Pasteur de Lille. Il revient sur le rapport accablant de l’ANSES, qui s’est attaqué sans complaisance aux régimes amaigrissants. Puits de connaissance, excellent pédagogue, clinicien à l’écoute de ses patients, chercheur curieux, autant de facettes que j’entrevois durant sa trop courte conférence.

Je partage la surprise de l’orateur australien John Coveney, de la Flinders University, qui pensait rencontrer une grande opposition lorsque les choix alimentaires des cantines scolaires ont été revus : exit les aliments trop gras, trop sucrés, trop salés, par ici les légumes, fruits et céréales complètes. Pas de tollé, mais des revendications extraordinaires concernant la notification des allergènes alimentaires.

Je bois les paroles de Denise-Anne Moneret Vautrin, professeures en immunologie au CHU de Nancy. Elle parvient à rendre limpide une thématique ardue, les allergies alimentaires. Les preuves scientifiques et l’expérience clinique sont unies pour donner au discours une force extraordinaire, dans lequel les personnes concernées, qu’elles soient allergiques « pour de vrai » ou qu’elles pensent l’être, occupent la place centrale.

Je me régale des résultats des recherches de Valérie Adt sociologue au centre Edgar Morin à Paris, concernant la socialisation et les manières de tables. Les faits scientifiques sont illustrés d’anecdotes racontées avec la passion d’une chercheuse éprise de sa thématique.

Et tant d’autres ! Le partage du vécu de Mohamed Merdji, le berbère, décrypté par le même, mais avec sa casquette de sociologue et chercheur. Les échanges riches mais jamais pontifiants, les questions qui apportent de nouveaux éclairages, les synthèses de Claude Fischler, sociologue, directeur de recherche au CNRS à Paris. Il y a l’Histoire, avec un grand H, qui s’invite à table sur un thème qui m’est cher, le choix alimentaire (ou plutôt son absence) contraint par la « lignée » sous l’Ancien régime, distillée avec bonheur par Florent Quellier de l’Université de Tours.

Et puis ma grande déception. Celle de manquer la conférence de Jean-Pierre Poulain, notre sociologue préféré (nous du CAS-Obésité), de l’Université du Mirail à Toulouse… Pour ne pas manquer mon train. Il faudra qu’il vienne nous la refaire à Genève…

Le dessert. C’est un plateau de mignardises. Voyager avec ma collègue et néanmoins amie Sophie. Nouer des contacts avec des professionnels passionnés et réfléchir avec eux à de futurs projets de recherche. Faire des plans sur la comète, en oubliant, pour 2 jours, les contraintes du quotidien.

Manger ou ne pas manger

Alice* est au bord du désespoir. Elle était bien partie, sortie du cercle vicieux des régimes qui lui faisait alterner restriction extrême et bombance, pertes et prises de poids, euphorie dans le contrôle et panique dans le lâcher prise. Elle était bien partie, mais elle a craqué quand même. Une compulsion alimentaire de plus, «sans raison» me dit-elle, juste comme ça, parce que la nourriture appétissante était à portée de main. «Je suis vraiment nulle, je n’ai aucune volonté !» peste-t-elle, au bord des larmes.

Comment lui expliquer que la volonté ne représente qu’une petite partie dans la décision de manger ? Comme 60% des femmes (et sans doute des hommes aussi), elle attribue ses excès alimentaires au manque de volonté(1). Logique, dans une société qui a érigé la responsabilité individuelle en religion et dans laquelle la lutte contre l’excès de poids repose principalement sur le principe du « libre choix ». Il suffirait donc de « décider » de ne pas manger pour contrôler son poids ? Comment expliquer alors qu’Alice mange, alors qu’elle n’a pas faim et ne veut pas manger ?

La recherche en neurobiologie apporte des pistes qui me permettent de faire comprendre à Alice qu’elle n’est pas faible de caractère. Trois processus sont particulièrement importants : la récompense, l’inhibition, et le « time discounting (2)».

La neurobiologie de la récompense est de mieux en mieux connue(3). Les systèmes opioïde et dopaminergique de notre cerveau sont les principaux acteurs de l’intensité du plaisir (récompense) ressenti lors de la prise alimentaire. Chez certaines personnes, ce processus sabote très efficacement les signaux de faim et de satiété qui devraient réguler la balance énergétique. La réponse aux stimuli alimentaires est émoussée et explique le besoin de « reviens-y » décrit par Alice. Notre environnement proposant une multitude d’aliments appétissants et faciles d’accès est véritablement toxique pour ce type de personnes, à la merci de leurs neurotransmetteurs.

Le deuxième système neurologique à être concerné est l’inhibition. L’inhibition de la prise alimentaire est d’autant plus efficace que la zone du cortex préfrontal (celle du contrôle de soi) concernée est « musclée » : les personnes dont la région dorsolatérale du cortex préfrontal s’active facilement sont moins corpulents, ont moins de compulsions alimentaires et perdent plus facilement du poids. Il est tout simplement plus facile pour elles de ne pas manger certains aliments, aussi appétissants soient-ils. Les autres ? A l’instar d’Alice, elles aimeraient bien arrêter de manger, mais leur fonction inhibitrice est moins efficace que la moyenne.

Le « time discounting », qui contribue à l’échec de nombreux régimes, est la tendance de tout être humain à préférer un avantage immédiat qu’un bénéfice à long terme. Nous sommes nombreux-ses à préférer recevoir 100.- tout de suite que 150.- par an pendant 3 ans. Ceci permet de mieux comprendre que nous faisons parfois des choix qui ne sont pas dans notre meilleur intérêt à long terme, mais qui nous procurent un plaisir immédiat. Il se trouve que la valeur accordée au plaisir immédiat est disproportionnée chez certains individus et qu’elle est contrôlée par les mêmes zones cérébrales que celles qui inhibent ou poussent à manger.

Attribuer les excès alimentaires à la seule volonté individuelle (ou à son manque) est injuste, stigmatisant, et inefficace. En comprenant qu’elle ne lutte pas contre sa volonté défaillante mais qu’elle doit tenir compte d’une neurobiologie qui la rend plus vulnérable à un environnement riche en tentations de toutes sortes, Alice sera bientôt capable d’identifier des stratégies permettant de faire face et d’éviter les compulsions alimentaires. Ce n’est pas de la déresponsabilisation, c’est une approche qui permet de tenir compte de tous les facteurs en jeu.

(Inspiré d’un papier de B. Appelhans et al. J Am Diet Assoc 2011 ; 111 :1130-1136. Et par A*, bien sûr)
(1) Selon échantillon représentatif de Françaises (n= 675), CNRS 2003
(2) Pour lequel je n’ai pas trouvé de traduction satisfaisante, suggestions bienvenues
(3) Nous menons actuellement une étude à la filière de Nutrition et diététique à ce sujet (p. 3;  n°121818)

C’est de saison !

Frappant comme les cyclistes sont prêts à dépenser des sommes considérables pour alléger leur vélo. Les grammes se chiffrent vite à plusieurs centaines de francs. Evidemment, le gain de poids n’est pas la seule motivation. L’amour du beau matériel, le plaisir de visiter les magasins de vélo, de soupeser des roues, d’admirer la facture d’un cadre, d’écouter des roulements neufs… autant de raisons qui envoient les fanas de vélo à la recherche de la pièce qui manque. Surtout à l’approche de Noël !

Du moins, j’ose croire que la vraie raison qui motive Alain à s’offrir une nouvelle paire de roues est bien le plaisir d’un joli cadeau à mettre sous le sapin, et non pas la différence de poids d’avec la paire précédente. Quelques centaines de grammes qui ont un sacré coût ! Je lui ai soufflé qu’il serait sans doute plus efficace de perdre 3 ou 4 kg, d’autant qu’Alain a un léger surpoids. Offusqué, il m’a dit que la saison n’était pas à la perte de poids !

La chasse au poids est centrale dans la vie des cyclistes (un peu) sérieux. Nous sommes nombreux à nous souvenir de Jan Ullrich au sortir de l’hiver, lesté d’un certain nombre de kilos incompatibles avec la pratique sportive de haut niveau. En réalité, s’il s’était trouvé sur une plage en plein été, il aurait eu l’air juste «normal ». Mais parmi les coureurs affutés, le contraste était saisissant. Car les coureurs du peloton sont minces. Très minces. Même les « gros costauds » semblent freluquets lorsqu’on les croise dans la vraie vie. Cette chasse aux kilos pose souvent des difficultés éthiques aux diététicien-ne-s : le trouble du comportement alimentaire n’est jamais loin, et la restriction chronique à un coût : malnutrition, fatigue, obsessions alimentaires, troubles de l’humeur et autres compulsions alimentaires.

Pour les cyclistes raisonnables toutefois, il s’agit plutôt de rester autour du poids de forme durant l’hiver. Rien de terrifiant : maintenir une activité physique régulière (en général un pur plaisir pour les sportifs) et adapter les apports alimentaires à la sensation de faim. Chez les sportifs, les besoins énergétiques restent considérables, même entre-saison, donc il y a une belle marge de manœuvre pour se faire plaisir à table. Nul besoin de viser un poids inférieur à la norme, encore moins de se restreindre drastiquement, ce serait contre-productif, mais respecter sa sensation de satiété et éviter les fringales incontrôlables en mangeant régulièrement. Et puis, ne pas forcer sur les calories cachées et consommées si vite qu’elles sont vite oubliées…  en particulier les boissons autres que l’eau. C’est de saison…

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