Archive for the ‘ Image de soi ’ Category

Manger ou ne pas manger

Alice* est au bord du désespoir. Elle était bien partie, sortie du cercle vicieux des régimes qui lui faisait alterner restriction extrême et bombance, pertes et prises de poids, euphorie dans le contrôle et panique dans le lâcher prise. Elle était bien partie, mais elle a craqué quand même. Une compulsion alimentaire de plus, «sans raison» me dit-elle, juste comme ça, parce que la nourriture appétissante était à portée de main. «Je suis vraiment nulle, je n’ai aucune volonté !» peste-t-elle, au bord des larmes.

Comment lui expliquer que la volonté ne représente qu’une petite partie dans la décision de manger ? Comme 60% des femmes (et sans doute des hommes aussi), elle attribue ses excès alimentaires au manque de volonté(1). Logique, dans une société qui a érigé la responsabilité individuelle en religion et dans laquelle la lutte contre l’excès de poids repose principalement sur le principe du « libre choix ». Il suffirait donc de « décider » de ne pas manger pour contrôler son poids ? Comment expliquer alors qu’Alice mange, alors qu’elle n’a pas faim et ne veut pas manger ?

La recherche en neurobiologie apporte des pistes qui me permettent de faire comprendre à Alice qu’elle n’est pas faible de caractère. Trois processus sont particulièrement importants : la récompense, l’inhibition, et le « time discounting (2)».

La neurobiologie de la récompense est de mieux en mieux connue(3). Les systèmes opioïde et dopaminergique de notre cerveau sont les principaux acteurs de l’intensité du plaisir (récompense) ressenti lors de la prise alimentaire. Chez certaines personnes, ce processus sabote très efficacement les signaux de faim et de satiété qui devraient réguler la balance énergétique. La réponse aux stimuli alimentaires est émoussée et explique le besoin de « reviens-y » décrit par Alice. Notre environnement proposant une multitude d’aliments appétissants et faciles d’accès est véritablement toxique pour ce type de personnes, à la merci de leurs neurotransmetteurs.

Le deuxième système neurologique à être concerné est l’inhibition. L’inhibition de la prise alimentaire est d’autant plus efficace que la zone du cortex préfrontal (celle du contrôle de soi) concernée est « musclée » : les personnes dont la région dorsolatérale du cortex préfrontal s’active facilement sont moins corpulents, ont moins de compulsions alimentaires et perdent plus facilement du poids. Il est tout simplement plus facile pour elles de ne pas manger certains aliments, aussi appétissants soient-ils. Les autres ? A l’instar d’Alice, elles aimeraient bien arrêter de manger, mais leur fonction inhibitrice est moins efficace que la moyenne.

Le « time discounting », qui contribue à l’échec de nombreux régimes, est la tendance de tout être humain à préférer un avantage immédiat qu’un bénéfice à long terme. Nous sommes nombreux-ses à préférer recevoir 100.- tout de suite que 150.- par an pendant 3 ans. Ceci permet de mieux comprendre que nous faisons parfois des choix qui ne sont pas dans notre meilleur intérêt à long terme, mais qui nous procurent un plaisir immédiat. Il se trouve que la valeur accordée au plaisir immédiat est disproportionnée chez certains individus et qu’elle est contrôlée par les mêmes zones cérébrales que celles qui inhibent ou poussent à manger.

Attribuer les excès alimentaires à la seule volonté individuelle (ou à son manque) est injuste, stigmatisant, et inefficace. En comprenant qu’elle ne lutte pas contre sa volonté défaillante mais qu’elle doit tenir compte d’une neurobiologie qui la rend plus vulnérable à un environnement riche en tentations de toutes sortes, Alice sera bientôt capable d’identifier des stratégies permettant de faire face et d’éviter les compulsions alimentaires. Ce n’est pas de la déresponsabilisation, c’est une approche qui permet de tenir compte de tous les facteurs en jeu.

(Inspiré d’un papier de B. Appelhans et al. J Am Diet Assoc 2011 ; 111 :1130-1136. Et par A*, bien sûr)
(1) Selon échantillon représentatif de Françaises (n= 675), CNRS 2003
(2) Pour lequel je n’ai pas trouvé de traduction satisfaisante, suggestions bienvenues
(3) Nous menons actuellement une étude à la filière de Nutrition et diététique à ce sujet (p. 3;  n°121818)

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Duk*n

Il fallait bien que je l’aborde un jour. Je rechignais, ne voulais pas faire de la pub. Mais Dukan est partout, sauf sur mon blog. Donc aujourd’hui, c’est de Dukan qu’on parle. Enfin, du régime Dukan. Car le docteur Dukan, je ne le connais pas. J’ai l’ai vu à la télévision, filmé dans son luxueux cabinet parisien, je l’ai entendu expliquer que son régime permet d’éliminer la “pourriture que les gens ont dans leurs artères“, qu’il envisage un “McDu” (du fast food à la mode Dukan) et cela m’a laissé une impression d’indécence et d’opportunisme.

Mais parlons de son régime. Qui est très simple: phase d’attaque, phase de croisière, phase de consolidation, phase de stabilisation.

En phase d’attaque on mange uniquement des protéines, l’organisme en manque de calories puise dans ses réserves et comme le veut la logique, le poids diminue. Phase de croisière, on introduit des légumes et on atteint un poids d’équilibre, qui correspond aux calories ingérées. Phase de consolidation, on tente de maintenir ce nouveau poids, donc l’apport calorique qui va avec. Pour chaque kilo perdu, il faut 10 jours de consolidation, donc si vous avez perdu 15 kilos, vous êtes avez droit à 150 jours de consolidation… hmmmmm… 5 mois de régime supplémentaires. Reste la phase de stabilisation, qui dure… toute la vie. Mais elle est très “simple” : le jeudi on mange des protéines, comme en phase d’attaque, et chaque jour on avale 3 cuillers à soupe de son et d’avoine. Ah et on mange équilibré, bien sûr.

Ça a l’air simple, et c’est ce qui fait le “succès” de la méthode. Car en fait de succès, de quoi parle-t-on ? Si c’est du succès commercial, il est indéniable : presque 600’000 livres vendus en 2010, rien qu’en France. Sans compter les produits dérivés et les traductions. Un vrai succès. En termes de kilos perdus, c’est sans doute un succès aussi. La phase d’attaque est d’une efficacité redoutable pour perdre du poids et si on additionnait les kilos perdus par l’ensemble des adeptes ça ferait une belle montagne. A long terme, c’est beaucoup moins évident. Il y a bien quelques héro-ïne-s qui parviennent à changer durablement leurs habitudes de vie, leurs comportements alimentaires ; mais il faut ensuite bien plus qu’une simple liste de préceptes pour que ça dure. Et pour la grande majorité, ça se termine comme avec n’importe quel régime : par une reprise de poids. Selon une enquête récente, 50% des adeptes auraient déjà repris le poids perdu entre 6 mois et 2 ans. Je n’appelle pas cela un succès. Disons que s’il s’agissait d’un médicament on s’empresserait de le retirer du marché. Ou du moins les patients iraient s’en plaindre auprès du leur médecin.

Mais c’est là le hic : les déçu-e-s ne se plaignent pas. Toutes ces personnes qui reprennent du poids ne se mobilisent pas, ne portent pas plainte pour publicité mensongère ou mise en danger de la santé d’autrui. Non. Elles culpabilisent. Les 2/3 des personnes en échec disent “échouer dans la phase de stabilisation” et ajoutent “C’est de ma faute, je n’ai pas réussi à faire la stabilisation”.

A mon avis, lorsqu’une méthode échoue pour 60% des pratiquants, c’est plutôt un problème de méthode. Non ?

PS : Des esprits chagrins se sont plaints que l’enquête sur le régime Dukan n’était pas assez scientifique. Jusqu’à présent, toutes les études scientifiques étudiant l’impact à long terme des régimes ont démontré un échec pour 95% des sujets. Sans doute l’enquête “non scientifique” a surestimé les résultats de ce régime piège…

Stigmatisation dans les trains suisses

La directive* de l’Office fédéral des transports interdisant aux CFF d’engager des professionnels obèses est indigne et scandaleuse. Et pourtant, aucune manif à l’horizon. Imaginons une seconde que la directive s’intitule « Prière de ne pas engager de juifs/noirs/femmes/hommes »… vous voyez le tollé ? Cette situation, relayée par la presse**, résonne fortement avec la conférence donnée récemment par le professeur J.P. Poulain, venu à Genève à l’instigation de ma collègue Magali Volery, du CCNP***. Il y abordait notamment la stigmatisation des personnes obèses, réduites à leur caractéristique la plus visible, leur corpulence. Leurs qualités personnelles, leurs compétences, leur valeur en tant qu’être humain sont gommées par la vision que la société porte sur les gros. La stigmatisation a ceci de terrifiant que la personne qui la subit finit par intérioriser la dévalorisation et trouve normal d’être considérée ainsi.

Reprenons : pourquoi les CFF ne peuvent pas engager quelqu’un avec un BMI jugé excessif ? En raison du risque de somnolence diurne plus élevé chez les obèses, selon la porte-parole. Entre nous, il vaudrait mieux éviter d’engager des ronfleurs, car le ronflement est associé aux apnées du sommeil, qui augmentent le risque de somnolence durant la journée. Statistiquement, les hommes ronflent plus souvent que les femmes, donc par sécurité, il vaudrait mieux engager uniquement des femmes. Absurde ? Simplement un raisonnement poussé à sa limite.

Il est évidemment légitime de souhaiter engager des personnes avec les caractéristiques indispensables pour une activité donnée ; mais une directive telle que celle des CFF va bien au-delà de cela : elle réduit les obèses à des personnes somnolentes. Elle stigmatise. Elle est totalement injuste. Et insuffisamment dénoncée : car au-delà des taquineries, moqueries et vexations individuelles, c’est bien toute la société qui justifie la stigmatisation des gros. Hélas je n’entends pas de révolte gronder…

* Directive de l’OFT parue le 1er avril 2010 – on peut toujours rêver qu’il s’agit d’un poisson d’avril
** Notamment dans Le Courrier du 21 juin 2011
*** http://www.ccnp-ge.ch/index.html
Pour en savoir plus : Poulain J. Sociologie de l’obésité. Presses Universitaires de France 2009.

Merci Miss Ronde

Yasmina Morina est élue “Miss Ronde Univers”. Elle est ronde, elle est belle, elle s’accepte comme elle est.
Et pourtant, chacun s’obstine à lui rappeler que l’obésité est une maladie, des anonymes moqueurs à la journaliste bien intentionnée de la TSR qui l’interviewe pour Mise au Point.

Ne vous laissez pas faire, Yasmina! Plusieurs études ont démontré que être “fat & fit” n’était pas pire que “lean & unfit” – autrement dit, maigreur n’est pas synonyme de santé, loin de là, et un grand nombre de personnes en surpoids sont en parfaite santé, aussi longtemps qu’on ne les abîme pas à coup de régime amaigrissant.

S’il est vrai que l’obésité augmente le risque de décès prématuré (ce qui ne veut pas dire que toute personne obèse est concernée), n’oublions pas que la maigreur est aussi dans ce cas! Je n’ai pourtant jamais entendu de journaliste interroger une Miss filiforme sur sa santé, son alimentation, celle de ses enfants. Alors pourquoi ces thèmes étaient-ils récurrents dans l’interview de dimanche soir?

J’ai aimé entendre Yasmina Morina, Miss Ronde Univers 2010. J’aurais encore mieux aimé en apprendre plus sur elle, sur ses loisirs et ses passions. J’aurais aimé qu’on lui laisse l’occasion d’exprimer sa force de caractère exceptionnelle et de nous dire qu’on peut être ronde et en bonne santé!

PS Jetez aussi un coup d’oeil sur le site de “Big Beauty“. Parce que la vie doit être belle, aussi pour les gens qui n’arrivent pas à maigrir.

Relooking

Un soir de zapping, je me suis arrêtée sur l’émission « Nouveau look pour une nouvelle vie », sur M6. Pourquoi ai-je interrompu le défilement des chaînes ? Moi qui m’oppose à tout ce qui entretient la notion selon laquelle la valeur d’une personne est associée à son physique, j’ai été vaguement intriguée et finalement … un peu touchée par ce qui s’y déroulait.

Par principe, je déteste ce concept d’émission qui contribue au sentiment d’imperfection de tant de femmes ! Pour « réussir », soyez belle et mettez-vous en valeur! Parce que si vous êtes jolie mais n’accordez aucune importance à votre coiffure et votre maquillage, c’est « dommage ». Si vous préférez le confort au glamour, c’est « un véritable problème ». Les passant-e-s auxquels il est demandé de commenter l’allure des protagonistes de l’émission les jugent d’ailleurs durement, que ça soit avec leurs mots ou leurs mimiques. Autant de vilains coups de pieds assénés à l’estime de soi…

Et pourtant, j’ai regardé, ce soir-là, jusqu’au bout. Et j’avoue que j’y ai vu quelques beaux moments. L’attitude respectueuse et l’humour de Christina Cordula, une des présentatrices, y étaient pour beaucoup. Mais ce qui m’a surtout épaté, c’est qu’elle ne faisait jamais d’amalgame entre une caractéristique physique et un « défaut ». Elle aidait, je crois, ces femmes à mieux s’aimer. A ne pas s’obstiner à porter un vêtement qui contribuait à ses complexes. Parce que le cœur du problème est là : dans le regard que nous posons sur nous-mêmes. Marc Aurèle l’a bien formulé au 2ème siècle déjà : « Si quelque objet extérieur te chagrine, ce n’est pas lui, c’est le jugement que tu portes sur lui qui te trouble. Il ne tient qu’à toi d’effacer ce jugement de ton âme ».

Bien sûr, l’émission est surtout habile et le commentaire un brin manipulateur. Et surtout, on ne voit pas la suite ; cette jeune femme qui a compris que sa silhouette portait mieux les jupes mi-longues que les jeans stretch, que devient-elle après le tournage ? A-t-elle une meilleure estime d’elle-même ? Est-elle plus heureuse ? Va-t-elle se haïr encore plus dès qu’elle portera des jeans ? Et cette autre, maintenant qu’elle a appris à marcher comme une dame, a-t-elle perdu son côté boute-en-train que ses amies appréciaient tant ?

Notre société est ainsi faite que le jugement porté sur une personne dépend de son allure. Et j’ai pensé à bien des personnes qui sont venue me voir pour maigrir, pour perdre des centimètres sur les cuisses, pour affiner la taille, pour je ne sais quelle autre demande impossible. Sûrement qu’une Christina Cordula leur ferait du bien, à elles. Et les aiderait peut-être à renoncer à lutter contre leur corps, mais à l’accepter comme il est.

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