Archive for the ‘ Femmes ’ Category

La vaisselle peut attendre

Le vélo est un sport de mecs. On me le dit sans arrêt. Et je l’ai constaté une fois de plus aujourd’hui. J’ai croisé une dizaine de cyclistes, dont une femme. Sur les cyclosportives, je ne crois pas me tromper en estimant un petit 10% de participantes. Quant au cyclisme pro féminin, je me contenterai de citer Evelyn Stevens (team Specialized-Lululemon), « dans le domaine du vélo, on est encore en 1978 » ; elle vient de Wall-Street, pourtant pas particulièrement women-friendly, mais à ses yeux, le vélo, c’est pire !

Le vélo serait trop dur ? Je ne crois pas. Regardez en course à pied, les femmes sont nombreuses jusque dans les pelotons amateurs, et performent super bien (et c’est dur aussi).
Le vélo serait trop technique ? Je ne crois pas. Le nombre de cyclistes mâles qui savent à peine changer une chambre à air démontre qu’il n’y a aucun lien entre les compétences mécaniques et la capacité à performer sur un vélo.

Je crois que la réponse est plutôt à chercher dans le temps. Le temps, denrée limitée s’il en est, et nécessaire en grandes quantités si l’on veut maintenir un niveau correct en cyclisme. Ce que nous disent les statistiques genevoises, c’est que les femmes passent, en moyenne, 26 heures par semaine à s’occuper du ménage (juste le ménage, pas les enfants). Les hommes,  15 heures (42% de moins). J’en déduis que les femmes parviennent à caser un petit jogging de 30 minutes dans leurs journées, mais pas 2 heures de vélo.

Peut-être préfèrent-elles faire la vaisselle que du vélo ? Les statistiques n’ont pas de réponse à cela. Mais… je ne crois pas. Du moins, les patientes qui viennent me voir pour perdre du poids « aimeraient bien mais ne peuvent pas ». J’ai une bonne nouvelle pour elles : j’ai essayé, on peut. On peut laisser la vaisselle dans l’évier quand il fait beau et aller pédaler. Ou marcher. Ou faire du yoga, du pilates, de la natation ou du fitness. On peut laisser le désordre dans le salon et les lits pas faits, ce n’est pas une contre-indication pour faire du sport. Pas d’émeute, pas de guerre, pas de destruction massive, pas de famine, pas de conséquence grave à faire attendre la vaisselle pour bouger son corps. Juste beaucoup de bien-être et une bonne santé.

C’est tout ce que je leur souhaite pour 2013. Moins de ménage, plus de sport.

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Sans gluten et sans regrets?

Depuis que ma copine Silvia s’est découverte intolérante au gluten, il y a 3 ans, j’ai toujours des galettes de riz dans mon placard pour remplacer les bretzels de notre ration de récupération post-course à pied. Par chance pour elle, les grandes surfaces et plusieurs cafétérias développent leur offre de produits sans gluten, en réponse à une popularité croissante du « régime sans gluten ». Développement bénéfique ou banalisation de produits non-destinés à la grande consommation ?

Le gluten est ubiquitaire dans notre alimentation : c’est la principale protéine du blé, donc on la trouve dans le pain, dans les pâtes, dans tous les produits de boulangerie, dans mes bretzels post-course à pied et dans mon pain d’épice favori. La farine de blé est évidemment très fréquemment utilisée dans l’industrie alimentaire et le gluten se cache donc dans les produits les plus improbables, des bonbons à l’Ostie du dimanche. Mais il se trouve également dans le seigle, l’orge et l’avoine*.

Pourquoi l’éviter, alors ? La seule bonne raison, c’est d’être atteint de maladie cœliaque, qui rend intolérant au gluten. Cette maladie auto-immune impose le respect d’un régime très strict, sous peine de voir les villosités de l’intestin (les plis et replis qui permettent une bonne assimilation des nutriments) totalement atrophiées. Résultat : diarrhées, ballonnements, malabsorption des nutriments avec pour conséquence carences potentiellement graves.

La maladie cœliaque reste rare (moins d’1/1000 de cas en Suisse, les cas « silencieux » seraient de 1/130), même si l’amélioration du diagnostic fait un peu grimper la prévalence. L’engouement pour les aliments sans gluten, lui, est alimenté par la croyance que manger sans gluten fait partie d’un mode de vie plus sain, ou est le fait d’individus qui se sont auto-diagnostiqués comme intolérants au gluten.

Silvia, dès les premiers symptômes, s’est rendue chez son gastro-entérologue pour se faire tester par un dosage d’anticorps dans le sang et une biopsie intestinale. Heureusement qu’elle n’a pas exclu spontanément le gluten de son alimentation, il n’aurait plus été possible de poser le diagnostic ensuite ! Et un vrai diagnostic (même si ce n’est pas drôle) c’est important : Silvia sait à quoi s’en tenir et a le soutien sans faille de son entourage. Elle bénéficie aussi de consultations diététiques remboursées par son assurance de base, indispensables pour acquérir rapidement de l’autonomie dans les choix alimentaires et prévenir les carences. La restriction alimentaire réduit la variété et augmente la difficulté à couvrir ses besoins nutritionnels**.

Les personnes qui pensent que manger sans gluten est bon pour la santé feraient bien d’y réfléchir à deux fois. Plusieurs études ont montré des apports insuffisants en hydrates de carbone, en fibres, en vitamines B, d’acide folique et de fer** parmi les non-consommateurs de gluten. Les femmes jeunes sont particulièrement à risque, ainsi que les femmes enceintes ou allaitantes ***. Aux Etats-Unis, ce mouvement « d’exclusion spontanée du gluten » est d’ailleurs en train de s’essouffler****.

L’intolérance au gluten est une maladie, dont le diagnostic se pose par une biopsie. Les contraintes subies par les personnes intolérantes au gluten ne sont pas enviables. Pour les autres, les produits sans gluten n’ont aucune raison d’exister.

* L’avoine semble à géométrie variable, considérée comme source de gluten dans certains pays ou cantons, mais pas dans d’autres…
** Fayet et al. Nutrition clinique et métabolisme 2011 ; 25 :196-8 ou Stanley et al, J Am Diet Assoc 2010 : 110 ; p. A13.
***A noter que de nombreuses études sont menées aux Etats-Unis, où les aliments normaux sont souvent enrichis (alors que les aliments sans gluten ne le sont pas). Cependant, la densité nutritionnelle des aliments sans gluten est également moindre en Europe.
**** Caroline Scott-Thomas, navigator-usa.com, mars 2010

Merci à mon collègue Raphaël Reinert pour le coup de main!

Ça donne des ailes. Vraiment ?

Luc* s’entraîne dur. Des heures sur le vélo, selon un programme d’entraînement précis et des compétitions exigeantes. Persuadé que certaines boissons boostent sa performance, il a un peu forcé la dose récemment, et s’est retrouvé dans un tel état d’agitation qu’il a sans doute perdu beaucoup d’énergie pour trouver le calme et la concentration nécessaires à un bon départ.

Lili* m’appelle de chez le médecin pour me demander de récupérer ses enfants à l’école. Prise de palpitations et de douleurs à la poitrine, elle s’est rendue à la permanence où on lui diagnostiqué une hypertension artérielle qui lui a valu une nuit d’observation à l’hôpital.

Dakota Sailor, un jeune américain de 18 ans, a du être hospitalisé 5 jours après une syncope. En cause, la consommation de deux cannettes de boisson énergisante dont la teneur en caféine dépasse largement ce qui se trouve habituellement dans les boissons sucrées.

Point commun entre ces trois situations ? La consommation de boissons énergisantes, encouragée par un marketing qui « donne des ailes ».

En tant que denrées alimentaires, les boissons énergisantes bénéficient d’une législation très souple et il n’est pas nécessaire de définir des doses de consommation maximales. Aux Etats-Unis, l’Association des centres toxicologiques (American Association of Poison Control) essaye de recenser les « drink overdoses » liées aux boissons énergisantes : près de 200 cas sont rapportés chaque mois, la plupart concernant des enfants. Syncopes, hallucinations, palpitations, douleurs thoraciques, hypertension et irritabilité sont les principaux symptômes.

Luc perçoit ce qu’une étude récente a mis en lumière (1) : l’ingestion de caféine améliore les « sensations » sur le vélo. Une autre étude a démontré une amélioration de la performance sur un contre-la-montre après ingestion de 500 ml de Red Bull comparé à un placebo de même saveur (2). Amélioration (très) modeste qui demande à être confirmée. Mais est-ce que des doses supplémentaires améliorent encore la performance ? Y a-t-il une habituation de l’organisme au produit ? Quel est l’impact neurologique et digestif d’une utilisation à long terme ?

Lili a réduit drastiquement sa consommation de boissons énergisantes. Après une difficile désaccoutumance, elle s’en tient à une cannette de Red Bull par jour. Sa tension est redevenue normale et elle dort mieux.

Quant aux enfants, ils doivent être protégés contre l’utilisation de ces boissons : la caféine peut engendrer la dépendance et est déconseillée avant l’âge de 11 ans (3). Dans le canton de Genève, deux écoles primaires de la commune de Plan-les-Ouates ont récemment interdit la consommation de boissons énergisantes sur le temps scolaire. Décision courageuse dans un climat de « responsabilité individuelle ».

*Prénom d’emprunt, les concernés se reconnaîtront !
(1) Backhouse SH et al. Caffeine ingestion, affect and perceived exertion during prolonged cycling. Appetite 2011; 57:247-52.
(2) Ivy JL et al. Improved cycling time-trial performance after ingestion of a caffeine energy drink. Int J Sport Nutr Exerc Metab. 2009;19:61-78.
(3) Seifert SM et al. Health effects of energy drinks on children, adolescents, and young adults.Pediatrics 2011; 127:511-28.

L’effort coupe-faim

Après un entraînement relativement intense, beaucoup de sportifs sont surpris de l’absence de sensation de faim. Cette anorexie passagère a été caractérisée dans plusieurs études scientifiques et s’explique probablement par le fait que certaines hormones impliquées dans les phénomènes de faim et de satiété sont affectées par l’exercice physique. En particulier, la concentration plasmatique de PYY* (une hormone au puissant effet coupe-faim) est particulièrement élevée après un effort en aérobie, tout comme les concentrations de GLP-1* et de PP*. En revanche, les taux de ghreline (l’hormone qui donne faim) diminueraient dans l’heure qui suit un exercice physique.

Tous les sportifs ne sont cependant par égaux devant cette sensation de satiété procurée par l’exercice. En particulier, il semble que les sportiVES présentent un certain nombre de mécanismes d’adaptation : une étude** a montré qu’après 4 jours d’entraînement induisant un déficit énergétique, les organismes des femmes étaient capables de compenser le déséquilibre : les femmes synthétisaient plus de ghreline que les hommes, et présentaient des taux d’insuline (qui stimule la sensation de satiété) moins élevés.

Il se pourrait que ceci explique que l’exercice physique semble plus efficace dans la lutte contre l’excès de masse grasse chez les hommes que chez les femmes. Malgré tout, d’une manière générale, les athlètes ajustent leurs apports énergétiques à leurs dépenses, quitte a fractionner leur alimentation lorsque le volume de nourriture devient trop important. L’organisme humain est ainsi fait qu’un déficit énergétique sera suivi, à un moment ou un autre, par une puissante sensation de faim. Les individus qui aimeraient profiter de « l’effort coupe-faim » pour perdre du poids font bien de se ravitailler correctement durant et après l’effort, afin de ne pas se réveiller en pleine nuit avec une fringale !

* PYY = Peptide YY; GLP-1 = Glucagon-like peptide 1; PP = Pancreatic polypeptide

**Hagobian et Braun : Physical activity and hormonal regulation of appetite : sex differences and weight control. Exerc Sport Sci Rev 2010;38:25-30

A lire aussi : D. Stensel: Exercice, appetite and appetite-regulation hormones : implications for food intake and weight control. Annals of Nutrition & Metabolism 2010;57:S36-S42.

Honda et Mont-d’Or

La Honda Seeley Trial (RS 200TE pour les connaisseurs) est entrée facilement dans le coffre de la voiture, après démontage des pare-boues et des roues. Transaction terminée. Nous sommes prêts à partir. Mais pas question pour Jean* et Carine* de nous laisser prendre la route sans nous restaurer. Nous avons démarré tôt ce matin pour rallier Rougegoutte, dans le territoire de Belfort, avant midi. Une merveilleuse odeur nous accueille dans la cuisine. C’est du Mont- d’Or! Quel bonheur!
A table nous évoquons la saga de la Listeria et du Mont d’Or, dans les années ’80. Episode traumatisant pour les acteurs de l’époque, formateur pour les générations suivantes de professionnels de santé, et épouvantail pour bien d’autres. Ce repas me fait penser à Jacqueline*, l’une de mes patientes dont le gynécologue a été catégorique: pas de fromage au lait cru pendant la grossesse. La pauvre a renoncé au Gruyère, la mort dans l’âme. J’ai pu la rassurer: les fromages au lait cru à pâte pressée ne présentent pas de risque, leur processus de fabrication incluant la thermisation.
La sécurité du Mont d’Or est aujourd’hui excellente. Les réglementations mises en place après la catastrophe du Mont d’Or ont soulevé un tollé, et certains artisans ont mis la clé sous la porte; mais le résultat est que nous savourons avec nos hôtes si accueillants un plat délicieux, sans arrière pensée.

*Comme d’hab’ prénoms d’emprunt!

PS Pas de Mont d’Or pour les femmes enceintes cependant, principe de précaution oblige!

La double peine des Rondes

Il y a Lisa*. 50 ans et presque autant de régimes. Elle bénit le temps où elle pesait 65 kg, sa balance lui en indique 20 de plus aujourd’hui. Elle s’est fait une raison, elle mange sainement, bouge régulièrement. Elle ne se déteste pas, elle prend soin d’elle, elle s’habille avec beaucoup de classe et ose la couleur. Elle est très respectée dans son métier qui la passionne. Son médecin persiste à dire qu’elle est obèse et qu’elle devrait maigrir.

Il y a Martine*, qui s’approche de la quarantaine et a fini par accepter qu’après avoir été une enfant « rondelette », puis une adolescente « un peu grosse », elle avait le choix entre être une femme « pulpeuse » ou « voluptueuse ». Elle n’est pas obèse, mais pas mince non plus. Elle dit « assumer ses complexes », ce qui est une belle manière de faire un pied de nez à l’ambivalence.

Il y a Julie*. Quand je l’ai connue elle avait 18 ans, pesait 50 kg pour 1.66, et aurait aimé atteindre 48 kg. Elle trouvait normal de restreindre son alimentation, de lutter contre un inconfort gastro-intestinal chronique (ça s’appelle la faim et ça s’arrête lorsqu’on mange). Un jour elle a réalisé que son poids physiologique était plutôt proche des 58 kg. Elle s’est arrondie, s’est racheté une garde-robe, et vit une trentaine parfaitement heureuse. Mais elle entend des murmures apitoyés : « C’est dommage, elle était si mince ».

Il y a Kathy*, aussi. Je ne la connais pas, mais sa mère m’a parlé d’elle. Avec inquiétude, avec colère, avec dégoût. Parce qu’elle trouve que sa fille est trop grosse, qu’à vingt ans elle pourrait faire un effort quand même. Je ne connais pas Kathy mais je n’aime pas la manière dont sa mère parle d’elle. Comme si elle n’était pas digne d’être aimée parce qu’elle ne rentre pas dans du 38.

Il y en a tant, des Lisa, des Martine, des Julie, des Kathy. Des amies, des patientes, des filles de. Elles ont des corps pleins, des corps ronds, doux et confortables. Ce sont des femmes et des filles qui assument une double peine. Le regard des autres, impitoyable et jugeant. Et leurs propres doutes, leur voix intérieure qui peut être si cruelle par moments, surtout lorsqu’elles se scrutent en sortant de la douche, lorsqu’elles essayent un nouveau maillot de bain, ou qu’elles sont prises en photo. Elles sont fantastiques, vivantes, créatives et intelligentes. Elles essayent de s’aimer comme elles sont, et on devrait en faire autant. Les aimer comme elles sont.

*Evidemment, des pseudos…

Alli et le partage

Une pharmacie à Genève. Sur le comptoir, une publicité pour Alli, la pilule censée contribuer à lutter contre l’obésité. Impossible de savoir exactement ce qu’elle  rapporte à ceux qui font du désir de maigrir un juteux marché. D’après le journal Le Monde,  cette pilule est l’une des meilleures ventes de médicaments accessibles sans ordonnance en France, où elle a été commercialisée en 2009. En Suisse, elle est en vente libre depuis le début de l’année. La publicité (discrète mais efficace, j’ai l’impression de la voir partout) affiche une femme magnifique – pourquoi diantre voudrait-elle maigrir? Une sorte de Marianne James, voluptueuse et tonique. Moi, j’aurais très envie de lui demander de s’afficher pour aider les femmes rondes à s’accepter comme elles sont, plutôt que pour une traitement qui contribue à les faire se sentir trop grosses.

Du coup, je me demande comment elle vit cela, la “Femme-sur-la-pub-pour-Alli”. Elle fait son travail de mannequin, bien sûr. Mais pense-t-elle à toutes ces femmes qui, en la voyant, vont décider de débourser 100.- pour une boîte de pilules-minceur? Une parole de Naomi Wolf me vient à l’esprit: “Et si les femmes mettaient la même énergie et le même argent pour défendre leurs droits, en acquérir des nouveaux et changer le monde [que pour essayer de maigrir]?” demande-t-elle dans son livre The Beauty Myth. Pour ma part, j’ajouterais: et si on arrêtait de faire croire que cette pilule permet de faire maigrir? Les personnes qui ont essayé pourront le confirmer: le kilo perdu coûte très, très cher.

Et puis, paradoxe de notre société… aujourd’hui, c’était la journée du partage. Au supermarché, je me suis vue proposer un sac destiné à recevoir des achats que je déposerais à la sortie, avant d’être récoltés par des associations caritatives. Tiens, je me demande quelle tête aurait fait la dame préposée à la réception des dons si j’y avais glissé une boîte d’Alli?

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