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Les kilos et la mort

Les médias donnent un large écho à une analyse compilant les résultats de 97 études sur le lien entre la corpulence et la mortalité1. Une des conclusions est que le surpoids est associé à une réduction du risque de mortalité et qu’une obésité « modérée » n’augmente pas le risque de mortalité.

Une première explication est que la catégorisation de la corpulence (le fameux Body Mass Index) doit être revue et corrigée. Nos collègues lausannois l’avaient déjà suggéré, en lien avec le risque cardio-vasculaire2.

Une deuxième explication (qui n’exclut pas la première) est que des tas de gens minces vivent de manière très dangereuse, fument, boivent, roulent trop vite en voiture, vivent dans une région très polluée, suivent des régimes amaigrissants déséquilibrés qui les fragilisent (ou peut-être même les dépriment jusqu’à les pousser au suicide ?). Bref.
Et, à l’inverse, beaucoup de personnes en surpoids vivent très sainement, font de l’activité physique régulièrement, mangent beaucoup, de tout, et couvrent ainsi parfaitement leurs besoins nutritionnels.

Je me suis demandée ce que les gens (vous, vos voisins, vos parents, vos collègues, les gens, quoi) se sont dit en lisant ce pseudo-scoop: « Super, je vais prendre du poids, cela ne va pas augmenter mon risque de mortalité » ou « Moi, je préfère rester mince, même si je dois mourir un peu plus jeune » ? Je me suis demandée aussi pourquoi c’est cette info-là qui a été reprise partout dans les médias (et pas celle concernant la consommation de graisses saturée et l’infertilité masculine, par exemple3), sachant que le lien que les gens entretiennent avec leur corpulence n’a pas grand-chose à voir avec leur risque de mortalité.

En vérité, les journalistes ont fourni des munitions pour lutter contre la stigmatisation dont font l’objet des personnes en surpoids : au fond, pour que ces chiffres soient utiles à la population, il faudrait les brandir à chaque fois qu’une compagnie d’assurance refuse une complémentaire à une personne en surpoids, à chaque fois qu’un job est donné aux candidat-e-s les plus mince, à chaque fois qu’un médecin félicite ses patient-e-s d’avoir maigri alors que la dénutrition démolit leur santé.

(Et pendant ce temps, en Syrie, le carnage continue et les gens meurent indépendamment de leur corpulence.)

Oui je sais, ça n’a rien à voir. Bonne année quand même, les Gens!

1Katherine M. Flegal et al. Association of all-cause mortality with overweight and obesity using standard body mass index categories. A systematic review and meta-analysis. JAMA. 2013;309:71-82.

2 Wietlisbach et al. The relation of body mass index and abdominal adiposity with dyslipidemia in 27 general populations of the WHO MONICA Project. Nutr Metab Cardiovasc Dis. 2011 Dec 30.

3Tina K Jensen et al. High dietary intake of saturated fat is associated with reduced semen quality among 701 young Danish men from the general population. Am J Clin Nutr. 2012 Dec 26.

Des nounours sur la ligne de départ

Lorsque mes pratiques de cycliste amatrice rejoignent celles des pros, je me sens étrangement fière, un peu comme si cela me rapprochait de ce monde de guerrier-ère-s. A fortiori lorsqu’il s’agit d’une habitude intime, quasi honteuse, et en ce qui me concerne très régressive.

Je veux parler des nounours. Ceux de la ligne de départ. Pas les ours en peluche qui nous protègent des monstres lorsque nous sommes petits. Ceux dont je veux parler sont en gomme, et mastiquer leur texture caoutchouteuse contribue à la concentration avant un départ de course. En prime, ils permettent de remplacer le sucre puisé dans nos réservoirs musculaires pendant l’échauffement.

Ce que nous sommes peu nombreux-ses à savoir, c’est que le nounours est un pionnier du ravitaillement sportif ! Dans les années 1920, après avoir constaté que les concentrations de glucose musculaire étaient très faibles après un marathon*, des chercheurs recommandèrent aux participants du Marathon de Boston de 1924 de consommer des glucides durant la course. Et les glucides étaient véhiculés par… des bonbons ! Bien que la méthodologie de l’époque ne passerait pas la rampe aujourd’hui, ce travail a posé les fondements du ravitaillement en hydrates de carbone durant l’effort pour améliorer la performance.

On est loin des gels high-tech, dont la composition tient compte de la capacité d’absorption de l’organisme ; mais qui n’offrent aucun réconfort psychologique au moment de prendre le départ. Au contraire des petits nounours…

* Levine et al. JAMA 1924, 82 :1778-9

Tou.te.s végétarien.ne.s demain ?

Plus de doute, la consommation de viande rouge est très clairement associée à une augmentation de la mortalité. Devenons végétarien-ne-s, conclut Dean Ornish dans son éditorial1 qui accompagne la publication d’une gigantesque étude à ce sujet2. Des résultats corroborés par EPIC, une grande enquête européenne sur l’alimentation et les maladies chroniques3.

Manger moins de viande rouge réduirait donc la mortalité. Mais surtout, manger plus de légumineuses, d’oléagineux, de céréales complètes, de poisson et de volaille a le même effet. Il ne s’agit donc pas d’exclure, mais de remplacer certains aliments par d’autres.

Ornish rappelle également que la « culture » de la viande génère énormément de gaz à effet de serre (plus que les transports selon sa source4), que les troupeaux occupent un tiers des terres de la planète et que 70% de la forêt amazonienne a été transformée en pâturages. Une part importante des céréales cultivées (40% de la production mondiale, selon Ornish) est utilisée pour nourrir les animaux qui finiront dans notre assiette, ça fait beaucoup de ressources (l’équivalent de 43’000 litres d’eau par kilo de viande) alors que la moitié de la population mondiale est malnutrie.

Le temps des vaches sacrées semble donc bien révolu, si ce n’est que la viande procure aussi du plaisir… Une raison suffisante pour promouvoir le végétarisme… à temps partiel !

1 Ornish. Arch Intern Med. 2012;172(7):563-564.
2 Pan et al. Arch Intern Med. 2012;172(7):555-563.
3 Ford et al. Arch Intern Med. 2009;169(15):1355-1362.
4 Steinfeld et al. Food and agriculture organization of the United Nations. 2006.

On en parle : l’orthorexie

L’orthorexie était au sommaire du dernier colloque de l’OCHA. Le terme, contraction de « orthos » : droit, juste, et de « orexis » : l’appétit, définit un comportement obsessionnel lié à la quête d’une perfection alimentaire. Le phénomène de l’orthorexie a fait l’objet d’un certain « buzz » que je croyais essoufflé, à l’instar de ce journaliste qui me demandait s’il s’agissait d’un vrai problème ou d’une mode. J’ai invité Tristan Fournier, sociologue, à se joindre à moi pour y répondre au travers de ce post.

La réponse dépend beaucoup du point de vue que l’on adopte. Steven Bratman, médecin adepte de thérapies alternatives, est le « découvreur » de l’orthorexie. Son livre « Health food junkies », publié en 2004, a donné une visibilité à ce qu’il définit comme une « obsession malsaine ». Bratman établit des parallèles avec les troubles du comportement alimentaire et propose un test de dépistage. Il est resté assez seul dans sa quête de légitimité : de rares études ont tenté de définir le phénomène et de valider des outils de mesure, mais pour l’heure, l’orthorexie n’est pas considérée comme une pathologie.

Les rares publications scientifiques indiquent que l’orthorexie semble être la manifestation d’un trouble anxieux. Les patients interrogés dans l’étude de Rangel et al.1 se disent dépassés et perdus face aux recommandations nutritionnelles, et manifestent une grande anxiété quant aux choix à opérer pour manger sainement. Les résultats de Donini et al.2 indiquent également un sentiment de peur important chez les « orthorexiques ».

Les orthorexiques (auto-proclamés) eux-mêmes semblent assez divisés. L’enquête sociologique3 présentée à l’OCHA a identifié deux « camps »: ceux qui se revendiquent comme malades et souffrent intensément de leur trouble, et les autres. Les premiers démontrent des troubles obsessionnels et anxieux, voire des caractéristiques proches de l’anorexie mentale. Les seconds, fiers et convaincus de la justesse de leurs comportements et choix alimentaires, manifestent une grande rigidité quant à l’application de leurs règles diététiques, ce qui les coupe souvent de la commensalité.

Certains se hâtent de juger cette absence de convivialité comme malsaine et nous nous demandons pourquoi. Est-ce réellement une maladie que de préférer manger seul-e afin de choisir, en toute autonomie, la qualité et la quantité des aliments ? Faut-il nécessairement voir de l’égoïsme ou même l’expression d’une déviance dans la décision d’échapper à la pression sociale de manger comme les autres et autant que les autres ? Cela constitue-t-il un risque (autre que moral) ou est-ce simplement la réponse à la « nutritionnalisation » de l’alimentation amorcée depuis plusieurs décennies ? Est-ce donc si grave de manger seul ?

Nous n’avons pas de réponse définitive. Mais nous ne pouvons nous empêcher de penser que l’orthorexie, la vraie, celle qui fait souffrir, est un symptôme d’un trouble anxieux qui peut-être traité. Nous sommes très perplexes quant à l’étiquetage vaguement moralisateur qui est donné aux personnes soucieuses de leur santé. Si l’acte alimentaire est indiscutablement impliqué dans un nombre important de mécanismes sociaux (création et entretien des liens sociaux, construction et affirmation des identités culturelles par exemple), les liens entre commensalité et santé restent ambivalents d’un point de vue strictement nutritionnel4,5.

Force est de constater qu’il est parfois extrêmement difficile d’appliquer les recommandations nutritionnelles lors de partages alimentaires. Qui n’a jamais regretté de ne pas avoir amené un casse-croûte dans certaines réunions, lorsque le choix se restreint à viennoiserie ou viennoiserie ? Doit-on pour autant être catégorisé d’orthorexique? Il serait utile d’apprendre à distinguer ce qui relève de l’orthorexie de ce qui n’en relève pas, et surtout de mesurer scientifiquement les effets sociaux et nutritionnels de la commensalité ou de son absence.

1Appetite 2011; 58:124-132. Diet and anxiety. An exploration into the Orthorexic Society.

2Eat Weight Disord 2004;9:151-7. Orthorexia nervosa: a preliminary study with a proposal for diagnosis and an attempt to measure the dimension of the phenomenon.

3Camille Adamiec, Université de Strasbourg. L’orthorexie: quand manger sain devient une obsession.

4Sobal J, Nelson M.K. Appetite 2003:41:181-190. Commensal eating patterns: A community study.

5Fournier T. Sciences sociales et santé 2012 (in press). Suivre ou s’écarter de la prescription diététique. Les effets du « manger ensemble » et du « vivre ensemble » chez des personnes hypercholestérolémiques en France.

Boissons énergisantes – ou toxiques?

Luc* s’entraîne dur. Des heures sur le vélo, selon un programme d’entraînement précis et des compétitions exigeantes. Persuadé que certaines boissons boostent sa performance, il a un peu forcé la dose récemment, et s’est retrouvé dans un tel état d’agitation qu’il a sans doute perdu beaucoup d’énergie pour trouver le calme et la concentration nécessaires à un bon départ.

Lili* m’appelle de chez le médecin pour me demander de récupérer ses enfants à l’école. Prise de palpitations et de douleurs à la poitrine, elle s’est rendue à la permanence où on lui diagnostiqué une hypertension artérielle qui lui a valu une nuit d’observation à l’hôpital.

Dakota Sailor, un jeune américain de 18 ans, a du être hospitalisé 5 jours après une syncope. En cause, la consommation de deux cannettes de boisson énergisante dont la teneur en caféine dépasse largement ce qui se trouve habituellement dans les boissons sucrées.

Point commun entre ces trois situations ? La consommation de boissons énergisantes, encouragée par un marketing qui « donne des ailes ».

En tant que denrées alimentaires, les boissons énergisantes bénéficient d’une législation très souple et il n’est pas nécessaire de définir des doses de consommation maximales. Aux Etats-Unis, l’Association des centres toxicologiques (American Association of Poison Control) essaye de recenser les « drink overdoses » liées aux boissons énergisantes : près de 200 cas sont rapportés chaque mois, la plupart concernant des enfants. Syncopes, hallucinations, palpitations, douleurs thoraciques, hypertension et irritabilité sont les principaux symptômes.

Luc perçoit ce qu’une étude récente a mis en lumière (1) : l’ingestion de caféine améliore les « sensations » sur le vélo. Une autre étude a démontré une amélioration de la performance sur un contre-la-montre après ingestion de 500 ml de Red Bull comparé à un placebo de même saveur (2). Amélioration (très) modeste qui demande à être confirmée. Mais est-ce que des doses supplémentaires améliorent encore la performance ? Y a-t-il une habituation de l’organisme au produit ? Quel est l’impact neurologique et digestif d’une utilisation à long terme ?

Lili a réduit drastiquement sa consommation de boissons énergisantes. Après une difficile désaccoutumance, elle s’en tient à une cannette de Red Bull par jour. Sa tension est redevenue normale et elle dort mieux.

Quant aux enfants, ils doivent être protégés contre l’utilisation de ces boissons : la caféine peut engendrer la dépendance et est déconseillée avant l’âge de 11 ans (3). Dans le canton de Genève, deux écoles primaires de la commune de Plan-les-Ouates ont récemment interdit la consommation de boissons énergisantes sur le temps scolaire. Décision courageuse dans un climat de « responsabilité individuelle ».

*Prénom d’emprunt, les concernés se reconnaîtront !
(1) Backhouse SH et al. Caffeine ingestion, affect and perceived exertion during prolonged cycling. Appetite 2011; 57:247-52.
(2) Ivy JL et al. Improved cycling time-trial performance after ingestion of a caffeine energy drink. Int J Sport Nutr Exerc Metab. 2009;19:61-78.
(3) Seifert SM et al. Health effects of energy drinks on children, adolescents, and young adults.Pediatrics 2011; 127:511-28.

Mal au ventre : ennemi #1 du sportif

Luis a fait tout juste. Affuté, entraîné, reposé, il a vérifié son matériel, préparé ses ravitos. Il est au pic de sa forme et veut rouler au meilleur de son potentiel sur cette compétition de VTT. Il est prêt.

La bagarre commence d’entrée de jeu. Contre les adversaires bien sûr, et contre le frein intérieur qui cherche à ralentir les athlètes au bord de l’asphyxie, aux muscles en feu. Parfaitement entraînées, les jambes de Luis tournent bien. Frais et reposé, il est lucide et les meilleures trajectoires s’offrent à lui sans hésitation. Sa force mentale lui permet de se faire mal (sans se griller), il sait que ses adversaires souffrent, eux aussi.

Mais Luis a mal au ventre. Le genre de douleur qui empêche de manger, de boire. Un mal obsédant, qui aspire des forces précieuses et affecte la concentration. Une autre bagarre commence alors, contre le découragement. Continuer, faire au mieux, ne pas lâcher, ne pas faire de fautes. Peut-être la douleur va-t-elle s’estomper bientôt et Luis ne veut pas se trouver loin derrière à ce moment-là.

Il a tenu bon. Il a non seulement fini, mais a fait un très bon temps. Seulement, il est déçu. Il aurait pu faire tellement mieux ! Ce n’est pas comme une chute, une faute tactique ou une erreur de ravitaillement, autant d’aléas qui expliquent rationnellement une contre-performance et peuvent même être utiles pour progresser.

Rien de tel avec les troubles digestifs, imprévisibles et incontrôlables. Je ne parle pas de l’indigestion provoquée par un repas déséquilibré ou trop copieux la veille d’une compétition. Ni des troubles provoqués par un ravitaillement inhabituel. Luis, à l’instar des athlètes sérieux, sait quoi manger, quand manger. Il connaît ses fragilités, ses intolérances, il a ses habitudes, ses gels, ses barres, ses boissons. Et malgré tout, son appareil digestif le trahit, juste aujourd’hui.

Ces troubles affectent tous les sportifs d’endurance un jour ou l’autre. L’effort prolongé nécessite une redistribution du flux sanguin et l’artère mésentérique supérieure, censée apporter sang et oxygène aux intestins, modifie ses cibles : priorité aux jambes, au cœur et aux poumons. Cette réduction du flux sanguin contribue à l’irritation du côlon, aggravée par les chocs lors de course à pied ou de VTT. La déshydratation vient amplifier l’irritation, l’organisme réabsorbant un maximum de liquide et asséchant littéralement les intestins. Résultat : douleurs, crampes, voire diarrhée ou saignements. Toute prise alimentaire devient très difficile, car le travail du système digestif est secondaire pour un organisme à l’effort. Ajoutez à cela que l’exercice peut rendre le sphincter œsophagien inférieur moins hermétique, ce qui provoque reflux et brûlures d’estomac.

Le plus souvent, heureusement, « ça passe tout seul ». Mais si les symptômes persistent ou s’aggravent, mieux vaut en parler à un médecin expérimenté dans ce domaine. Bonne nouvelle, un plan d’entraînement adéquat contribue également à prévenir ce type de problèmes. Pour Luis, il ne reste que l’option de la résilience et de la concentration en vue de la course suivante.

Références utiles
Ho GW. Lower gastrointestinal distress in endurance athletes. Curr Sports Med Rep 2009;8:85-91.
Pfeiffer B, Stellingwerff T, Hodgson AB, Randell R, Pottgen K, Res P, Jeukendrup AE. Nutritional Intake and Gastrointestinal Problems during Competitive Endurance Events. Med Sci Sports Exerc. 2011 Jul 19.

Pédaler sous les étoiles

Combiner la passion du vélo et une nuit blanche ne semble pas couler de source. Mais Damien le Vélosophe aime les défis, et à son instigation nous étions plus de quarante à nous élancer pour un Tour du Lac (Léman) nocturne hier soir. Les « Geneva Lake Riders », affublé-e-s de chasubles fluo, ont affronté les 167 km avec bonne humeur, quelques barres énergétiques dans les poches, les bidons remplis à ras-bord.

La nuit, les repères habituels s’estompent, la concentration est de mise pour éviter les obstacles impossibles à anticiper malgré nos loupiotes. Gare aux carences en vitamine A, indispensable à la vision ! Un manque d’apport transitoire ne porte heureusement pas à conséquence, puisqu’elle est stockée dans nos tissus, et que les aliments qui la contiennent* sont généralement consommés en quantité suffisante sous nos latitudes !

Comment se ravitailler la nuit ? Le système digestif obéit à une régulation chronobiologique, et en général le signal de faim tarde à apparaître pendant la nuit. Avec la fatigue en revanche, la tendance au grignotage augmente et les ravitos sont pris d’assaut. Des bananes, riches en hydrates de carbone et magnésium pour prévenir les crampes, des sandwichs au jambon pour l’apport en protéines nécessaires lors d’effort prolongé, du coca pour la caféine utile pour conserver une bonne vigilance, des tartelettes pour le plaisir, de l’eau pour remplir les bidons, difficile de faire mieux. Les buissons sont pris d’assaut également, mais je ne reviendrai pas sur l’élégance des cyclistes urinant au bord de la route (voir le post C’est du propre !). La digestion en plein effort n’est pas facile pour tout le monde. Les plus entraîné-e-s gèrent sans problème le mélange de nutriments envahissant leur système digestif à 2 heures du matin. Certain-e-s ont du mal, affamé-e-s mais pas en état de digérer confortablement, l’afflux sanguin s’étant concentré dans les muscles des jambes qui pistonnent tant et plus.

Au fil des kilomètres l’ambiance est plus calme, les bavardages animés ont cessé, on n’entend plus que quelques conversations murmurées, le chuintement des roues, le cliquetis d’un occasionnel changement de vitesse, la musique des roues libres (sauf pour les 3 courageux Fixies). Quasiment aucun véhicule à moteur, quelques fêtards qui nous acclament sur notre passage, et retour au calme. Retour à la nuit, avec une vue magnifique sur les lumières de l’autre côté du lac.

Pas le temps de s’endormir, cependant. Sur les derniers 15 km se forme un joli contre-la-montre par équipe, préambule à celui qui aura lieu dans quelques heures sur le Tour de France. On peut mesurer l’usure des organismes, les mieux ravitaillé-e-s auront encore de quoi alimenter en glycogène leurs muscles en feu. Le final sur les quais de Genève est fantastique, la route est à nous, la vitesse augmente encore, les cyclistes fatigué-e-s n’écoutent pas leurs muscles qui leur hurlent de cesser la torture, leur cœur affolé au bord de l’explosion. Les plus raisonnables ont levé le pied, les autres foncent jusqu’au bout, goût de sang dans la bouche, arrivée euphorique.

Le jour se lève face au Reposoir, The Place to Be ce matin (et quand vous voulez, en fait, on y mange très bien, parole de diététicienne gourmande !).

*Le lait, les œufs et le foie sont riches en vitamine A. Les carottes contiennent son précurseur, la provitamine A. Les carottes sont bonnes pour les yeux, c’est bien connu !

Ce choix qui n’a rien de libre

Dans un monde idéal, le « libre choix » est à la portée de chacun. Le libre choix, c’est lorsque les personnes qui aimeraient bien aller au travail à vélo n’y renoncent pas par crainte pour leur vie. Lorsque les consommateurs qui aimeraient prendre soin de leur santé n’en sont pas dissuadés par des prix prohibitifs. Lorsque les aliments les plus malsains ne sont pas systématiquement les moins chers. Lorsque l’information nutritionnelle n’est pas au service d’un plan marketing douteux. Parce qu’alors, le libre choix n’est une réalité que pour les plus riches, les mieux (in)formés et les moins vulnérables à la pub.

Afin d’ajuster les forces qui tiraillent les jeunes consommateurs lorsqu’il s’agit de choisir une collation, Catherine Roulet, députée verte au Grand Conseil vaudois, proposait, sur la base d’un argumentaire bien étayé, d’interdire les distributeurs de « junk food » dans les écoles. Résultat : tout le monde est d’accord pour dire que le problème est important, que le canton a pour priorité de lutter contre le surpoids, et que la corrélation entre consommation de boissons sucrées et obésité est irréfutable. Mais d’interdiction, point. Chacun reste libre de « choisir » des aliments obésogènes. Faut-il mentionner qu’il n’y a pas de réelle alternative à ce « choix », à part le jeûne ?

Le salut viendra-t-il de Selecta ? L’entreprise bien connue des consommateurs de snacks se lance dans l’offre d’un assortiment « fresh + fit ». Au-delà de l’argument de vente ciblant une clientèle soucieuse de sa ligne, c’est une petite révolution et la preuve qu’il est possible et réaliste de proposer autre chose que des sodas et des barres chocolatées. L’obstacle … c’est le prix. A quand une subvention pour des initiatives de ce type ? ça nous changerait des recommandations impossibles à mettre en œuvre, faute d’un vrai choix !

Du sucre en liquide

Il y a bien des années, j’avais emmené le fils de mes amis B & B au cinéma. Il devait avoir 7 ans à l’époque et Tarzan était son premier « vrai » film. A l’entracte, déterminée à faire de cette sortie une vraie fête, je lui ai laissé choisir ce qu’il voulait. A ma grande surprise d’alors, il a demandé de l’eau.
Je ne sais pas ce qu’il choisirait aujourd’hui qu’il est adolescent, tant le précieux liquide a été détrôné par les boissons sucrées et les jus de fruits. Aux Etats-Unis en particulier, la consommation de sodas et jus de fruits a augmenté de manière importante depuis la fin des années ’90, pour atteindre près de 15% de l’apport énergétique total quotidien. De nombreuses études ont montré une corrélation entre boissons sucrées et obésité, tant chez les adultes que les enfants*.
Les enfants, cibles privilégiées des fabricants des boissons sucrées (c’est « fun ») ou de jus de fruits (c’est « sain » et ça rassure les parents), régulent en général assez bien leurs apports énergétiques selon leur sensation de faim. Lorsqu’ils sont rassasiés, ils cessent de manger. Hélas pour eux, les calories apportées sous forme liquide sont mal « comptabilisées » par leur organisme, et ne contribuent pour ainsi dire pas à la sensation de satiété. Le verre de soda ou de jus de fruits à 85 kcal (pour 2 dl) passe quasi inaperçu dans la neurobiologie complexe qui régit la faim et la satiété. Alors qu’il ne viendrait pas l’idée à quiconque de manger 7 à 9 morceaux de sucre en une fois, c’est bien ce qui se passe lorsqu’on avale le contenu d’une canette de boisson sucrée !
« Jus et Sodas, ce n’est pas pareil » me rétorque-t-on parfois. C’est vrai, ce n’est pas tout à fait pareil. Les jus apportent un peu de fibres et de vitamine C, sans doute quelques nutriments introuvables dans les sodas, et le type de sucre n’est pas le même (fructose, saccharose ou HFCS pour High fructose corn sirup). Mais il faut être conscient qu’un dl de jus apporte environ 10g de glucides, autant que n’importe quel soda. Même lorsqu’il s’agit de « pur jus sans sucre ajouté ». Bref, du sucre liquide qui se transforme en or en barre pour les firmes agroalimentaires.
Faut-il pour autant bannir les jus de fruits ou les boissons sucrées ? Certainement pas. Mais ne nous leurrons pas : boire un jus n’a pas le même impact sur la santé que croquer une pomme. Adoptons la sagesse de notre jeune cinéphile : privilégions l’eau pour nous désaltérer.
*Par exemple : Vartanian LR et al. Effects of soft drink consumption on nutrition and health: a systematic review and meta-analysis. Am J Public Health 2007;97:667-75.

La double peine des Rondes

Il y a Lisa*. 50 ans et presque autant de régimes. Elle bénit le temps où elle pesait 65 kg, sa balance lui en indique 20 de plus aujourd’hui. Elle s’est fait une raison, elle mange sainement, bouge régulièrement. Elle ne se déteste pas, elle prend soin d’elle, elle s’habille avec beaucoup de classe et ose la couleur. Elle est très respectée dans son métier qui la passionne. Son médecin persiste à dire qu’elle est obèse et qu’elle devrait maigrir.

Il y a Martine*, qui s’approche de la quarantaine et a fini par accepter qu’après avoir été une enfant « rondelette », puis une adolescente « un peu grosse », elle avait le choix entre être une femme « pulpeuse » ou « voluptueuse ». Elle n’est pas obèse, mais pas mince non plus. Elle dit « assumer ses complexes », ce qui est une belle manière de faire un pied de nez à l’ambivalence.

Il y a Julie*. Quand je l’ai connue elle avait 18 ans, pesait 50 kg pour 1.66, et aurait aimé atteindre 48 kg. Elle trouvait normal de restreindre son alimentation, de lutter contre un inconfort gastro-intestinal chronique (ça s’appelle la faim et ça s’arrête lorsqu’on mange). Un jour elle a réalisé que son poids physiologique était plutôt proche des 58 kg. Elle s’est arrondie, s’est racheté une garde-robe, et vit une trentaine parfaitement heureuse. Mais elle entend des murmures apitoyés : « C’est dommage, elle était si mince ».

Il y a Kathy*, aussi. Je ne la connais pas, mais sa mère m’a parlé d’elle. Avec inquiétude, avec colère, avec dégoût. Parce qu’elle trouve que sa fille est trop grosse, qu’à vingt ans elle pourrait faire un effort quand même. Je ne connais pas Kathy mais je n’aime pas la manière dont sa mère parle d’elle. Comme si elle n’était pas digne d’être aimée parce qu’elle ne rentre pas dans du 38.

Il y en a tant, des Lisa, des Martine, des Julie, des Kathy. Des amies, des patientes, des filles de. Elles ont des corps pleins, des corps ronds, doux et confortables. Ce sont des femmes et des filles qui assument une double peine. Le regard des autres, impitoyable et jugeant. Et leurs propres doutes, leur voix intérieure qui peut être si cruelle par moments, surtout lorsqu’elles se scrutent en sortant de la douche, lorsqu’elles essayent un nouveau maillot de bain, ou qu’elles sont prises en photo. Elles sont fantastiques, vivantes, créatives et intelligentes. Elles essayent de s’aimer comme elles sont, et on devrait en faire autant. Les aimer comme elles sont.

*Evidemment, des pseudos…

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